Archives pour la catégorie Papiers

Votre Faust

© VICTOR TONELLI
Le direc­teur et Hen­ri

Cela ressemble à l’archétype du mythe : il y a un compositeur en Faust, un directeur de théâtre en Méphisto, et même une paire de Marguerite ! Mais quitte aujourd’hui à être Faust, autant repousser aux limites de l’imaginable le chant des possibles…


Hen­ri Pous­seur, musique – Michel Butor, livret – Laurent Cuniot, direc­tion – Alié­nor Dau­chez, mise en scène. Avec Pierre-Benoist Varo­clier (Hen­ri), Vincent Schmitt (direc­teur de théâtre / Méphis­to), Laë­ti­tia Spi­ga­rel­li (Gre­ta, Mag­gy), Éléo­nore Bri­gan­ti (chan­teuse), les musi­ciens de TM+…


 

Voilà bien le spec­tacle le plus fes­tif à quoi il soit don­né d’assister. Le plus lou­foque. Le plus brin­de­zingue. On n’imaginait pas user de pareils adjec­tifs pour une œuvre cosi­gnée par Hen­ri Pous­seur, com­po­si­teur belge sériel presque pur, com­pa­gnon de route de Berio, Bou­lez, Stock­hau­sen, et Michel Butor, ogre poète du nou­veau roman. Conti­nuer la lec­ture de Votre Faust 

Ulysse au féminin

Ulysse au féminin est une histoire d’eau. Musicale, poétique, symbolique – sans provoquer la formule à l’excès. Et par eau, on entend moins les miroirs que les marées, les rochers et les tempêtes, la fureur des éléments dans le cadre retenu d’un concert à la française.

Raphaële Kennedy, Stéphanie Paulet

Pro­gramme : Can­tates d’Élisabeth Jac­quet de la Guerre, Nico­las Ber­nier, Tho­mas-Louis Bour­geois et Jean-Bap­tiste Morin ; pièces ins­tru­men­tales de Louis-Antoine Dor­nel, Jean-Phi­lippe Rameau, Antoine For­que­ray et Fran­çois Cou­pe­rin ; textes extraits de l’Odyssée.

Marianne Muller, Stéphanie Paulet, Marine Sablonnière

Réuni autour de la sopra­no Raphaële Ken­ne­dy, l’ensemble Da Pacem, ce soir-là à Mar­seille1, navi­guait avec Sté­pha­nie Pau­let au vio­lon, Marine Sablon­nière à la flûte à bec, Marianne Mul­ler à la viole et Yan­nick Var­let au cla­ve­cin.

Alter­nant can­tates et pièces ins­tru­men­tales du XVIIIe siècle, le pro­gramme y asso­cie des évo­ca­tions par­lées, consti­tuant, par-des­sus la suc­ces­sion des pièces de concert, un vaste opé­ra de chambre inédit avec réci­ta­tifs qui conte­rait les tra­vaux et les jours d’un Ulysse au fémi­nin – c’est-à-dire pré­ci­sé­ment des femmes qui font et défont Ulysse au long de son Odys­sée, ren­dant au héros sa part fémi­nine et jus­ti­fiant le genre gram­ma­ti­cal de son aven­ture. Elles sont nom­breuses, Calyp­so, Nau­si­caa, Cir­cé, Eury­clée, Péné­lope… – amou­reuses, tem­pé­tueuses, dan­ge­reuses, fidèles ou nour­ri­cières, elles en disent autant sinon plus que la sueur et le cuir sur l’étoffe du héros.

Conti­nuer la lec­ture de Ulysse au fémi­nin 


  1. Fes­ti­val Mars en Baroque, mar­di 15 mars, Archives et biblio­thèque dépar­te­men­tales Gas­ton-Def­ferre, Mar­seille 

Counter Phrases

© THIERRY DE MEY

Nouvelle création de Counter Phrases, spectacle de correspondances entre musiques d’aujourd’hui et chorégraphies filmées1. Sous la direction de son directeur musical Laurent Cuniot, TM+ s’associe à l’Orchestre symphonique de Mulhouse et au trio de Ballaké Sissoko pour une aventure hors norme.

Les cho­ré­gra­phies d’Anne Tere­sa De Keers­mae­ker sont une matière en mou­ve­ment, elles aus­cultent les échanges entre le geste des corps et celui des musiques. Coun­ter Phrases, démarche com­mune entre­prise en 2003 avec le com­po­si­teur et cinéaste Thier­ry De Mey, repose sur une petite révo­lu­tion : inver­ser les rap­ports entre musique et danse, offrir aux com­po­si­teurs des cho­ré­gra­phies silen­cieuses pour les invi­ter – à rebours de siècles de tra­di­tion occi­den­tale – à « musi­quer » la danse.

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  1. Coun­ter Phrases, créa­tion 2016 à la Mai­son de la musique de Nan­terre, les 5 et 6 février. Puis à la Phil­har­mo­nie de Paris le 17 mai et à La Fila­ture de Mul­house le 24 juin 

On ne devrait jamais quitter Limoges

© BRIGITTE ENGUERAND

À Châteauvallon1, rencontre entre la jeunesse savante et la maturité fougueuse : Clément Hervieu-Léger et William Christie inventent un nouveau Monsieur de Pourceaugnac. Comme le disait un voisin de fauteuil : poilant !

Grands volumes ver­ti­caux vert-de-gris, façades d’immeubles pati­nées, nous sommes sans doute à Paris dans les années cin­quante, les années soixante – ce pour­rait tout aus­si bien être Ber­lin, ou Naples. Une grande ville naguère, une capi­tale vague­ment étran­gère, hos­tile peut-être aux pro­vin­ciaux qui d’aventure s’y aven­tu­re­raient. Les sil­houettes qui passent et repassent sont bien d’époque : Nérine, brune au sou­rire cra­quant, aurait sa place dans Mad Men ; Sbri­ga­ni, celle de de Niro chez Scor­sese. À l’angle d’un pignon, la troupe des musi­ciens s’est recons­ti­tuée autour d’un cla­ve­cin orné, copie d’une autre époque. Contraste : la musique et les chants, du Lul­ly pur sucre, n’ont rien de rock’n’roll – à la lettre s’entend, dans l’esprit c’est une autre affaire.

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  1. Mon­sieur de Pour­ceau­gnac, Châ­teau­val­lon, du 27 au 30 jan­vier 2016 

King Crimson, Starless

Salle Spectacle

J’aime la salle de spec­tacle, les lumières, les sièges, le rouge. Je m’y sens bien, c’est un endroit où l’on vit un peu mieux ensemble, un peu plus fort, un peu moins con. Avant.

King Crim­son, cet automne, dans la lumière cra­moi­sie de l’Oympia1. Ils sont sept, pas vrai­ment des cor­beaux de l’année, mais le plai­sir mani­feste de se retrou­ver, jouer ensemble, faire du bruit ensemble, beau­coup, pen­sez, sept dont trois bat­teurs, ça mul­ti­plie les double-croches et les déci­bels. Rafales et défla­gra­tions n’étaient encore que des ques­tions de gui­tares et de per­cus­sions. Dans la salle, le plai­sir de par­ta­ger ça, eux, nous, sur deux, trois géné­ra­tions. Le mor­ceau dont je vou­lais me sou­ve­nir, c’était Star­less. Avec sa mélo­die qui fleure le fané des seven­ties, et cette très longue ascen­sion élec­trique, mon­tée vers l’orgasme libé­ra­teur ou frus­tra­tion sado-maso à la gui­tare – les deux sans doute, c’est tout Robert Fripp…

Depuis, à quelques semaines et quelques cen­taines de mètres de là, cer­tains peut-être les mêmes dans la salle, c’est bru­ta­le­ment deve­nu One More Red Night­mare.

Remontent alors de je ne sais quel tiroir trois vers minables, frap­pés sur du mau­vais papier machine : « Nous n’aurons plus jamais d’année de paix/Plus jamais d’heure sans que quelqu’un meure/Dans un quelque part loin­tain qu’on oublie ».

Le loin­tain est arri­vé, on ne peut pas le man­quer, il sent l’abattoir.

C’est pour­tant de Star­less dont il faut se sou­ve­nir : “star­less and bible-black”, le refrain ira bien au teint des temps à venir, le cli­max ser­vi­ra de lumière au bout du quo­ti­dien. Et puis, trois bat­teurs, ça cou­vri­ra les salo­pe­ries qu’on n’a pas fini d’entendre.


king-crimson-en-concert-a-l-olympiaStar­less et One More Red Night­mare paraissent en 1974 dans l’album Red de King Crim­son. Le pré­cé­dent s’intitulait déjà Star­less and Bible-Black (sans étoiles et noir de bible), cita­tion d’Under Milk Wood (Au bois lac­té) du poète Dylan Tho­mas.


  1. The Ele­ments of King Crim­son, Olym­pia, Paris, 22 sep­tembre 2015