Archives du mot-clé Piano

Brad Mehldau, Keyboard Wizard

Brad Mehldau © MICHAEL WILSON

Velours rou­ge, le pia­nis­te Brad Mehldau était en so­lo à l’Espace-Malraux de Six-Fours1. Pas pour les ri­deaux de scè­ne ni cet­te élé­gan­te che­mi­se qui lui don­nait l’allure d’un mé­di­tant zen. Mais pour le ve­lours d’une mu­si­que sa­van­te, vir­tuo­se et sen­suel­le.

On lais­se­ra les spé­cia­lis­tes mieux qua­li­fiés dé­fi­nir le jeu Mehldau, équi­li­bre dit-on idéal en­tre le ver­ti­cal et l’horizontal – les ac­cords et les li­gnes, l’harmonie et les voix –, et le sou­ci clai­re­ment au­di­ble – et sur scè­ne vi­si­ble – de ne ja­mais pri­vi­lé­gier une main au dé­tri­ment de l’autre, au contrai­re, de les croi­ser, phy­si­que­ment, d’en fai­re ré­pon­se, écho, contre­point. On leur confie­ra éga­le­ment l’analyse du son, sou­vent per­cus­sif en dia­ble et qui ce soir-là était d’une sua­vi­té scin­tillan­te – peut-être après tout y avait-il aus­si de la soie dans ce rou­ge…

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  1. Brad Mehldau, Espace-Malraux, Six-Fours, mar­di 13 oc­to­bre 2015 

Florent Boffard, le chant des mo­der­nes

Le pianiste Florent Boffard


Chopin, Barcarolle opus 60. Berg, Sonate opus 1. Boulez, Sonate n ° 3 Formant 3. Janáček, Sonate 1.X.1905. Chopin, Préludes opus 28 (n° 17 à 24).


Au pro­gram­me du ré­ci­tal don­né au tem­ple de Lourmarin1 par le pia­nis­te Florent Boffard : le ly­ris­me d’hier et com­ment il dif­fu­se dans la mo­der­ni­té d’aujourd’hui. Intense tra­ver­sée d’un mon­de so­no­re den­se, mou­vant et fra­gi­le, com­me ani­mée par le feu sous la gla­ce.

La mu­si­que d’aujourd’hui et ses com­po­si­teurs, Florent Boffard les connaît sur le bout des doigts. Le pia­no d’hier aus­si. Et sa­voir in­vi­ter la fa­mi­lia­ri­té de l’un dans la com­plexi­té des au­tres est l’un des dons de cet ar­tis­te qui tra­ver­se constam­ment le mi­roir en­tre l’enfant émer­veillé et le conteur évi­dent de cho­ses qui ne le sont pas. En confron­tant en cer­cles concen­tri­ques le pia­no d’un Chopin qu’on croit connaî­tre par cœur à la li­gnée des mo­der­nes – Janacek, Berg et Boulez – il choi­sit, au-de­là de la dé­fen­se d’un ré­per­toi­re mé­con­nu si­non mal ai­mé, de tra­mer les fils et les mo­tifs de mu­si­ques dont on n’entendait pas au­tant les cor­res­pon­dan­ces.  Continuer la lec­tu­re de Florent Boffard, le chant des mo­der­nes 


  1. Récital Florent Boffard à Lourmarin, le 11 août 2015, dans le ca­dre du fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de pia­no de La Roque d’Anthéron 

Bruce Brubaker, Glass Piano

Récital Bruce Brubaker, abbaye de Silvacane


Programme du ré­ci­tal :
Philip Glass. Metamorphosis n° 2 et n° 1. Études n° 4, n° 2 et n° 5. Mad Rush. Opening. Evening Song (ex­trait de Satyagraha).


Il y a des mu­si­ques qui ra­con­tent des his­toi­res, d’autres qui ou­vrent des es­pa­ces – cel­le de Philip Glass sous les doigts de Bruce Brubaker re­lè­ve­rait plu­tôt de l’instant sus­pen­du. C’était au cloî­tre de l’abbaye de Silvacane, dans le ca­dre du fes­ti­val de La Roque d’Anthéron1.

Phi­lip Glass est de ces com­po­si­teurs contem­po­rains ado­rés, en­tre au­tres, par ceux qui n’aiment pas la mu­si­que di­te contem­po­rai­ne – oreilles Louis-Philippe et “néos” y com­pris. Ce qui fait quel­que part mau­vais gen­re et en­traî­ne ip­so fac­to les ré­ti­cen­ces du sé­riel au­di­teur et du chas­seur spec­tral. Or le com­po­si­teur ne mé­ri­te ni cet ex­cès d’honneur ni cet­te in­di­gni­té. Sa mu­si­que – qu’on la di­se ré­pé­ti­ti­ve, mi­ni­ma­le, post- ou ce qu’on veut – vaut plus et mieux, sur­tout lorsqu’elle pas­se par le cla­vier de Bruce Brubaker. Continuer la lec­tu­re de Bruce Brubaker, Glass Piano 


  1. Récital Bruce Brubaker, fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de pia­no de La Roque d’Anthéron, le 1er août 2015 au cloî­tre de l’abbaye de Silvacane 

Paysages so­no­res

Ravel Landscapes
Ravel Landscapes © QUAYOLA & SINIGAGLIA

Com­ment pré­sen­ter ces deux pro­gram­mes pro­po­sés par la pia­nis­te Vanessa Wagner ? Dire que ce sont des ha­billa­ges nu­mé­ri­ques – vi­suel ou so­no­re – sur des œu­vres du ré­per­toi­re fe­rait fuir à la fois les clas­si­ques et les mo­der­nes… Alors que, jus­te­ment, les dis­po­si­tifs ima­gi­nés ont tout pour convain­cre – et en­thou­sias­mer – des pu­blics qui en gé­né­ral ne se croi­sent pas au concert. Du cros­so­ver com­me on dit aujourd’hui, la ren­con­tre trans­ver­sa­le en­tre ceux qui croient au nu­mé­ri­que et ceux qui n’y croient pas…

Ravel Landscapes, en col­la­bo­ra­tion avec les vi­déas­tes Quayola et Natan Sinigaglia, ce sont des pay­sa­ges de syn­thè­se pro­je­tés sur grand écran, dé­clen­chés, ani­més, mo­di­fiés en di­rect par le jeu de la pia­nis­te. Particules, cris­taux, éclats, mou­ve­ment, lu­miè­re : on n’assiste plus à un concert, mais on fait un voya­ge à tra­vers des sen­sa­tions pres­que phy­si­ques et réel­le­ment ju­bi­la­toi­res. Que les pu­ris­tes se ras­su­rent, ce­la ne rem­pla­ce pas les pay­sa­ges in­té­rieurs d’une écou­te aveu­gle – mais ce n’est pas fait pour : c’est dif­fé­rent, c’est in­ven­tif, c’est beau.

vanessa_wagner_murcofBeyond my pia­no, ren­con­tre en­tre Vanessa Wagner, le mu­si­cien « fu­tu­ris­te » mexi­cain Murcof, et des œu­vres de Satie, Ravel, Pärt ou Adams, est éga­le­ment une ex­ten­sion du do­mai­ne so­no­re. Strates, mé­ta­mor­pho­ses, li­ber­té de ré­in­ter­pré­ta­tion : les pay­sa­ges sont in­édits, le dia­lo­gue per­ma­nent en­tre le sym­bo­le d’une his­toi­re de la mu­si­que clas­si­que et les ma­chi­nes nu­mé­ri­ques jouées com­me de vrais ins­tru­ments.

Puisqu’une mu­si­cien­ne aus­si in­tè­gre, ima­gi­na­ti­ve et sen­si­ble que Vanessa Wagner s’acoquine avec la mo­der­ni­té d’aujourd’hui, tout n’est peut-être pas fi­na­le­ment per­du !


Paru dans HDS.mag n° 38, no­vem­bre-dé­cem­bre 2014.

Vanessa Wagner, Études pour pia­no de Dusapin

© JB PELARDON

Dimanche ma­tin, as­sis sur un gra­din de l’amphithéâtre d’Arles, jus­te après le ré­ci­tal de Vanessa Wagner : les Études pour pia­no de Pascal Dusapin1.

Long­temps après en­co­re, com­me gor­gé, en­gor­gé de mu­si­que – le mot n’est pas très élé­gant mais c’est ce­lui qui me vient en pre­mier ; sa­tié­té, plé­ni­tu­de sont un peu pin­cés pour cet­te im­pres­sion de gour­man­di­se ac­com­plie.

Une mu­si­que – com­po­si­tion et in­ter­pré­ta­tion – d’espaces, de blocs et de mou­ve­ments, avec quel­que cho­se par­fois de ces ro­chers ronds im­men­ses qu’on voit plan­tés dans la mer, quand l’eau y cir­cu­le d’éclat en éclat. Une mu­si­que de grê­le cas­ca­dant sur des ar­doi­ses gla­cées, qui fait son­ner dans les bas­ses une quel­con­que mé­moi­re mi­né­ra­le.

Une mu­si­que de mo­ments exacts, où l’oiseau est à fleur de na­vi­re sur l’horizon, ti­rant d’eau contre ti­rant d’aile.

Une mu­si­que de li­ber­té, en­tre ha­sard et ex­plo­ra­tion : c’est bâ­ti so­li­de dans la ma­tiè­re so­no­re et sou­dain ça se dé­li­te et ça vi­bre dans ce qui n’est pas le si­len­ce, pas en­co­re, ne l’est plus.

Une mu­si­que – écri­tu­re et jeu – qui va fouiller tel­le­ment loin dans les contras­tes, om­bre-lu­miè­re, frap­pe-ré­so­nan­ce, ra­len­ti-sac­ca­de, qu’elle en vient à fai­re bou­ger les li­gnes du temps. C’est une sen­sa­tion tel­le­ment trou­blan­te, com­me si l’on bous­cu­lait nos pers­pec­ti­ves sur le réel – quel­que cho­se de si­mi­lai­re se pro­duit ain­si dans le dé­rè­gle­ment de l’implacable du temps à la fin de Faustus, the last night.

On re­vient du concert com­me d’une na­vi­ga­tion ou d’une ran­don­née : sa­tu­ré, en­ri­chi. Ce que l’on va cher­cher à re­trou­ver en ré­écou­tant l’enregistrement, et qu’on ne re­trou­ve­ra pas, pas com­me ça – mais on dé­cou­vri­ra au­tre cho­se, com­me sur les pho­tos du com­po­si­teur, des li­gnes, des mas­ses, des trans­pa­ren­ces et des grains2.

Au re­tour d’un concert, il n’y a pas tel­le­ment d’occasions pour l’auditeur de ren­dre un pe­tit mor­ceau d’émotion au com­po­si­teur et à l’interprète. En voi­là donc des miet­tes, com­me un re­mer­cie­ment épar­pillé dans le vi­de.


  1. Chapelle du Méjan, Arles, le di­man­che 30 sep­tem­bre 2012 

  2. L’enregistrement des Études pour pia­no de Pascal Dusapin par Vanessa Wagner est ac­com­pa­gné d’un port­fo­lio de pho­to­gra­phies de Pascal Dusapin et d’un tex­te – com­me tou­jours pas­sion­nant – de Michel Onfray : “une ma­té­ria­li­sa­tion de l’immatériel, une sai­sie pu­re de l’éphémère, un ar­rêt du temps…” [Musicales Actes Sud/Harmonia Mundi, 2012]