Archives pour la catégorie Spectacles

Beaucoup de bruit pour cinq !

© DAVID SIEBERTPour qui se de­man­de­rait ce qu’est un spec­ta­cle grand pu­blic, le Grand fra­cas is­su de rien ima­gi­né par Pierre Guillois1 ap­por­te une ré­pon­se joyeu­se qui fe­ra tai­re les fâ­cheux. Ceux pour qui la ba­lan­ce en­tre le di­ver­tis­se­ment et l’intelligence n’est ja­mais équi­li­brée. Avec ce ca­ba­ret qui s’annonce lui-mê­me spec­tral – non pas tant qu’il y rè­gne le froid des fan­tô­mes, mais bien pour cau­ses com­mu­nes de spec­ta­cu­lai­re et de théâ­tral – on ne ris­que de dé­ce­voir per­son­ne. Puisqu’on a je­té la ba­lan­ce, l’équilibre in­sta­ble re­vient aux ar­tis­tes sur la scè­ne : une so­pra­no, un co­mé­dien, un gym­nas­te, un jon­gleur, un per­cus­sion­nis­te. Un peu com­me les cinq doigts d’une main qui fe­rait un pied de nez. Si l’on veut des ga­ges d’intelligence, il y a les « bouf­fon­ne­ries ver­ba­les » écri­tes par Valère Novarina, et des mor­ceaux de Purcell, Gounod ou Bernstein. À tra­vers les pay­sa­ges nu­mé­ri­ques d’Adrien Mondot et Claire Bardainne, nous voi­là em­bar­qués dans un cir­que où le ri­re com­me le beau se té­les­co­pent sans pré­séan­ce.


Paru dans HDS.mag n° 39, jan­vier-fé­vrier 2015.


  1. Théâtre 71 de Malakoff du 3 au 12 fé­vrier 2015 

Les his­toi­res d’amour…

© MARC DOMAGE… on le sait, fi­nis­sent mal, en gé­né­ral. Enfin sur­tout, el­les fi­nis­sent, et c’est ain­si que Pascal Rambert a vou­lu à dis­tan­ce pro­po­ser une sui­te à son Début de l’A. créé en 2005 à la Comédie-Française. Clôture de l’amour a été écrit pour les voix et les corps de deux fi­dè­les de Rambert : Audrey Bonnet et Stanislas Nordey. Succès im­mé­diat pour ce « chant de la sé­pa­ra­tion », don­né en créa­tion au fes­ti­val d’Avignon en 2011. Aujourd’hui, fa­ce à Audrey, l’auteur lui-mê­me re­prend le rô­le de Stan. Et le char­me com­me le ve­nin sont tou­jours vifs : par­ce qu’il y a dans cet­te écri­tu­re une es­pè­ce d’autobiographie du par­ta­ge qui fait son­ner les mots com­me au­tant de pe­tits mor­ceaux de cha­cun de nous.


Paru dans HDS.mag n° 39, jan­vier-fé­vrier 2015.

Électrons li­bres

Pixel, Mourad Merzouki (compagnie Käfig), Adrien Mondot / Claire BardainnePixel : on n’échappera dé­sor­mais plus, dans les arts d’aujourd’hui, à ce pe­tit mot qui tra­ver­se en élec­tron li­bre l’imaginaire des créa­teurs, mê­me les plus phy­si­ques. Et il n’y a pas plus phy­si­que que Mourad Merzouki, le cho­ré­gra­phe de la com­pa­gnie Käfig, em­blè­me du hip-hop contem­po­rain, ex­plo­ra­teur du mou­ve­ment des corps, re­met­tant en jeu à cha­que créa­tion ce qu’il sait de la dan­se, de ses cultu­res et de ses contrain­tes. Et voi­là donc Pixel, créa­tion 2014, nou­veau dia­lo­gue ver­ti­gi­neux et ju­bi­la­toi­re en­tre les corps des dan­seurs et l’espace im­pal­pa­ble d’Adrien Mondot et Claire Bardainne. Ce sont les mê­mes qui si­gnent les pro­jec­tions nu­mé­ri­ques du Grand fra­cas is­su de rien de Pierre Guillois, créa­tion 2015. On se dou­tait bien qu’on n’avait pas fi­ni de par­ler d’eux. Leurs uni­vers sont pro­di­gieux : ici, les mou­ve­ments sont sans li­mi­tes, la ma­tiè­re dif­fu­se, les di­men­sions in­nom­bra­bles, les let­tres sont par­ti­cu­les et la géo­mé­trie un ri­re de lu­miè­re. La « ques­tion » de l’art nu­mé­ri­que ne se po­se plus : en dia­lo­guant avec la dan­se char­nel­le de Mourad Merzouki, il s’impose. Il ne lui man­que plus que de bap­ti­ser sa pro­pre mu­se : Pixel se­rait un bon choix.


Paru dans HDS.mag n° 39, jan­vier-fé­vrier 2015. 

Salon lit­té­rai­re

Comment vous racontez la partie

Cela pour­rait être vain : un ren­dez-vous lit­té­rai­re dans une sal­le po­ly­va­len­te au fin fond de nul­le part, où l’écrivain ve­det­te – se­crè­te et at­ta­chan­te Zabou Breitman – est in­vi­tée par l’animateur de mé­dia­thè­que mal­adroit et creux – Romain Cottard qui n’est ni l’un ni l’autre – à s’entretenir en pu­blic avec la cri­ti­que lit­té­rai­re odieu­se et pé­dan­te – for­mi­da­ble Dominique Reymond qui fi­ni­rait par fai­re croi­re qu’elle l’est vrai­ment – à pro­pos de son der­nier li­vre. En at­ten­dant la ren­con­tre avec le mai­re, tru­cu­lent po­li­ti­que à la lan­gue de bois fleu­rie – André Marcon, tru­cu­lent co­mé­dien au ver­be de mê­me.

Comment vous ra­con­tez la par­tie pour­rait être une piè­ce cruel­le, el­le l’est un peu d’ailleurs, en­tre pi­ques, non-dits, cri­ses exis­ten­tiel­les, ja­lou­sies, egos bour­sou­flés à me­su­re que s’effilochent les amours. Elle au­rait pu être déses­pé­ran­te… Yasmina Reza trans­met tout ce­la – et beau­coup d’autres cho­ses : de la nos­tal­gie sour­de, des rê­ves qui se mé­ri­tent, des faux-sem­blants, un re­gard lu­ci­de sur la créa­tion, ceux qui en vi­vent, ceux qui en rê­vent, ceux qui vou­draient bien. Et par la grâ­ce du qua­tuor d’acteurs et d’une se­con­de par­tie re­vi­go­ran­te de drô­le­rie, de vie et de sen­si­bi­li­té, c’est éga­le­ment, une fois les conven­tions di­luées dans le vin d’honneur, une ode dis­crè­te au gen­re hu­main contre le­quel, tout comp­te fait, il n’y a peut-être pas de quoi se fâ­cher.


Paru dans HDS.mag n° 38, no­vem­bre-dé­cem­bre 2014.

Game of Thrones

Henry VITho­mas Jolly et la com­pa­gnie La Piccola Familia pour­sui­vent leur aven­tu­re hors nor­me : don­ner sur scè­ne l’intégralité du Henry VI de Shakespeare1. Au pro­gram­me de cet au­tom­ne, le se­cond cy­cle com­po­sé des troi­siè­me et qua­triè­me épi­so­des.

Une tran­che de guer­re ci­vi­le au beau mi­lieu de la guer­re de Cent Ans qui n’en fi­nit pas de fi­nir. L’histoire fu­rieu­se et bruyan­te d’un mon­de qui s’extirpe dans le sang d’un âge mé­dié­val dont la mé­moi­re dis­pa­raît, pour en­trer dans la mo­der­ni­té de ce qu’on ap­pel­le­ra la Renaissance. Ce qui ne si­gni­fie pas for­cé­ment que l’on va des té­nè­bres vers la lu­miè­re… Une his­toi­re de roi qui com­men­ce, mal, sous la ma­lé­dic­tion de son pré­dé­ces­seur Richard II : « des ar­mées de fléaux (…) frap­pe­ront vos en­fants en­co­re à naî­tre et mê­me à conce­voir… » et qui ne fi­nit pas bien, avec son as­sas­si­nat par son suc­ces­seur, fu­tur Richard III.

Metteur en scè­ne, scé­no­gra­phe, ac­teur, Thomas Jolly a la tren­tai­ne ado­les­cen­te, il met en scè­ne cet­te fo­lie Shakespeare com­me une in­té­gra­le de Game of Thrones, en « plus aler­te, plus conscient, plus éveillé ». On rit, on crie, on s’effraie, on ne lâ­che rien du­rant ces huit heu­res de spec­ta­cle – rien que pour le se­cond cy­cle, qu’on peut « tra­ver­ser » éga­le­ment en deux fois.

Écrit au XVIe siè­cle, contant le dé­sas­tre du XVe, le Henry VI se­lon Thomas Jolly est à la dé­me­su­re de no­tre épo­que, « nous qui crions no­tre dé­sir de bous­cu­ler un pré­sent, de le croi­re plus grand, moins lâ­che, moins in­jus­te et plus li­bre ».


Paru dans HDS.mag n° 38, no­vem­bre-dé­cem­bre 2014.


  1. Sceaux, Les Gémeaux, du 3 au 14 dé­cem­bre 2014