Archives de catégorie : Spectacles

Électrons libres

Pixel, Mourad Merzouki (compagnie Käfig), Adrien Mondot / Claire BardainnePixel : on n’échappera désor­mais plus, dans les arts d’aujourd’hui, à ce petit mot qui tra­verse en élec­tron libre l’imaginaire des créa­teurs, même les plus phy­siques. Et il n’y a pas plus phy­sique que Mou­rad Mer­zou­ki, le cho­ré­graphe de la com­pa­gnie Käfig, emblème du hip-hop contem­po­rain, explo­ra­teur du mou­ve­ment des corps, remet­tant en jeu à chaque créa­tion ce qu’il sait de la danse, de ses cultures et de ses contraintes. Et voi­là donc Pixel, créa­tion 2014, nou­veau dia­logue ver­ti­gi­neux et jubi­la­toire entre les corps des dan­seurs et l’espace impal­pable d’Adrien Mon­dot et Claire Bar­dainne. Ce sont les mêmes qui signent les pro­jec­tions numé­riques du Grand fra­cas issu de rien de Pierre Guillois, créa­tion 2015. On se dou­tait bien qu’on n’avait pas fini de par­ler d’eux. Leurs uni­vers sont pro­di­gieux : ici, les mou­ve­ments sont sans limites, la matière dif­fuse, les dimen­sions innom­brables, les lettres sont par­ti­cules et la géo­mé­trie un rire de lumière. La « ques­tion » de l’art numé­rique ne se pose plus : en dia­lo­guant avec la danse char­nelle de Mou­rad Mer­zou­ki, il s’impose. Il ne lui manque plus que de bap­ti­ser sa propre muse : Pixel serait un bon choix.


Paru dans HDS.mag n° 39, jan­vier-février 2015. 

Salon littéraire

Comment vous racontez la partie

Cela pour­rait être vain : un ren­dez-vous lit­té­raire dans une salle poly­va­lente au fin fond de nulle part, où l’écrivain vedette – secrète et atta­chante Zabou Breit­man – est invi­tée par l’animateur de média­thèque mal­adroit et creux – Romain Cot­tard qui n’est ni l’un ni l’autre – à s’entretenir en public avec la cri­tique lit­té­raire odieuse et pédante – for­mi­dable Domi­nique Rey­mond qui fini­rait par faire croire qu’elle l’est vrai­ment – à pro­pos de son der­nier livre. En atten­dant la ren­contre avec le maire, tru­cu­lent poli­tique à la langue de bois fleu­rie – André Mar­con, tru­cu­lent comé­dien au verbe de même.

Com­ment vous racon­tez la par­tie pour­rait être une pièce cruelle, elle l’est un peu d’ailleurs, entre piques, non-dits, crises exis­ten­tielles, jalou­sies, egos bour­sou­flés à mesure que s’effilochent les amours. Elle aurait pu être déses­pé­rante… Yas­mi­na Reza trans­met tout cela – et beau­coup d’autres choses : de la nos­tal­gie sourde, des rêves qui se méritent, des faux-sem­blants, un regard lucide sur la créa­tion, ceux qui en vivent, ceux qui en rêvent, ceux qui vou­draient bien. Et par la grâce du qua­tuor d’acteurs et d’une seconde par­tie revi­go­rante de drô­le­rie, de vie et de sen­si­bi­li­té, c’est éga­le­ment, une fois les conven­tions diluées dans le vin d’honneur, une ode dis­crète au genre humain contre lequel, tout compte fait, il n’y a peut-être pas de quoi se fâcher.


Paru dans HDS.mag n° 38, novembre-décembre 2014.

Game of Thrones

Henry VIThomas Jol­ly et la com­pa­gnie La Pic­co­la Fami­lia pour­suivent leur aven­ture hors norme : don­ner sur scène l’intégralité du Hen­ry VI de Sha­kes­peare1. Au pro­gramme de cet automne, le second cycle com­po­sé des troi­sième et qua­trième épi­sodes.

Une tranche de guerre civile au beau milieu de la guerre de Cent Ans qui n’en finit pas de finir. L’histoire furieuse et bruyante d’un monde qui s’extirpe dans le sang d’un âge médié­val dont la mémoire dis­pa­raît, pour entrer dans la moder­ni­té de ce qu’on appel­le­ra la Renais­sance. Ce qui ne signi­fie pas for­cé­ment que l’on va des ténèbres vers la lumière… Une his­toire de roi qui com­mence, mal, sous la malé­dic­tion de son pré­dé­ces­seur Richard II : « des armées de fléaux (…) frap­pe­ront vos enfants encore à naître et même à conce­voir… » et qui ne finit pas bien, avec son assas­si­nat par son suc­ces­seur, futur Richard III.

Met­teur en scène, scé­no­graphe, acteur, Tho­mas Jol­ly a la tren­taine ado­les­cente, il met en scène cette folie Sha­kes­peare comme une inté­grale de Game of Thrones, en « plus alerte, plus conscient, plus éveillé ». On rit, on crie, on s’effraie, on ne lâche rien durant ces huit heures de spec­tacle – rien que pour le second cycle, qu’on peut « tra­ver­ser » éga­le­ment en deux fois.

Écrit au XVIe siècle, contant le désastre du XVe, le Hen­ry VI selon Tho­mas Jol­ly est à la déme­sure de notre époque, « nous qui crions notre désir de bous­cu­ler un pré­sent, de le croire plus grand, moins lâche, moins injuste et plus libre ».


Paru dans HDS.mag n° 38, novembre-décembre 2014.


  1. Sceaux, Les Gémeaux, du 3 au 14 décembre 2014 

L’abus roi !

Ubu RoiLa com­pa­gnie des Dra­ma­ti­cules tient rési­dence pour trois ans au théâtre de Châ­tillon. Et ce n’est pas pour y faire du far­niente ! L’hiver der­nier, ils y créaient Affreux, bêtes et pédants – hila­rante plon­gée dans les des­sous de la vie cultu­relle – voi­ci qu’ils nous envoient l’Ubu roi de Jar­ry comme une claque en pleine figure. Après Richard III de Sha­kes­peare ou la Salo­mé de Wilde, le met­teur en scène Jéré­mie Le Louët raconte une nou­velle his­toire de monstres et d’abus, cruelle, bouf­fonne et délec­table.


Paru dans HDS.mag n° 38, novembre-décembre 2014.

No man’s Finland

Mad in FinlandElles sont sept filles aux patro­nymes en « nen » ou en « ra », des­cen­dues de leur Fin­lande, sans doute sur le dos du cygne de Tuo­ne­la et au son des cuivres de Sibe­lius, pour vivre leur pas­sion. Tous les arts du cirque sont dans Mad in Fin­land, affû­tés – tra­pèze, fil, équi­libre, main à main – et détour­nés à grands coups de vod­ka, de sau­na, de Nokia. Ces filles ath­lé­tiques jouent avec leur culture, ses codes et ses cli­chés, autre­ment dit ce qu’elles sont et l’idée que nous nous en fai­sons. Rien ne manque : le froid, le ski, la nature, les bois­sons fortes, les déprimes gaies, les chants caré­liens et le hea­vy metal din­go, on se croi­rait dans un roman d’Arto Paa­si­lin­na ! Encore que leur réfé­rence soit plu­tôt Alek­sis Kivi, maître de la lit­té­ra­ture du XIXe siècle, auteur des Sept Frères dont le héros jeune, pauvre et fou meurt en s’écriant « Je vis ! » Comme quoi on peut être blondes et culti­vées…

Ce temps fort1 est l’un de ces grands moments exi­geant et joyeux dont seuls les arts vivants ont le secret : et avec les Mad, elämä on kau­nis ! (la vie est belle !)


Paru dans HDS.mag n° 38, novembre-décembre 2014.


  1. Espace cirque d’Antony du 29 novembre au 21 décembre 2014