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Cerises noires

Pecherot Plaie ouvertePatrick Péche­rot est un écri­vain de l’air du temps – pas for­cé­ment le nôtre, pas tout à fait un autre. Il déam­bule le nez en l’air, humant le par­fum des choses qui ne sont plus mais qu’on devine encore, qu’on les espère, les regrette ou les redoute. Une plaie ouverte1 est une enquête mélan­co­lique autour de la Com­mune de Paris, dis­pa­rue dans les fumées d’un der­nier idéal révo­lu­tion­naire, elle qui était née sur les décombres de la guerre de 1870. Tiens, soixante-dix, c’est aus­si le nombre d’années d’existence de la Série Noire, il n’y a pas de coïn­ci­dence, dirait Mar­ceau, le héros usé de ce roman moins noir que gris, comme l’oubli.  Conti­nuer la lec­ture de Cerises noires 


  1. Série Noire Gal­li­mard, 272 pages 

Le sirop de la rue

Balade d’émotion dans les rues de la banlieue ouest en compagnie de Patrick Pécherot, son Petit éloge des coins de rue1 à la main. Un vagabondage à suivre et à réinventer.

 

Patrick Pécherot à Courbevoie
Patrick Péche­rot à Cour­be­voie

Le sirop de la rue… On ne l’entend plus beau­coup cette expres­sion qui fleu­ris­sait le voca­bu­laire de nos grand-mères, à moi­tié sévères, à moi­tié envieuses devant cette liber­té du dehors avec ses par­fums et ses ren­contres. Elle revient de temps en temps dans le verbe de Patrick Péche­rot, qui lui trouve des airs de famille et le goût d’autrefois, du temps où les rues avaient une vraie odeur, cha­cune dif­fé­rente. Ces rues – les siennes tout autant que les nôtres – il les par­court avec nous l’un de ces jours ordi­naires où la vie fait son petit bon­homme de che­min, qu’on suit à la trace. On pas­se­ra par Cour­be­voie, Puteaux, Sur­esnes, La Défense. Le Petit éloge des coins de rue tra­verse éga­le­ment Colombes, Gen­ne­vil­liers, Nan­terre… C’est une balade qui a sa propre musique, une bal­lade qui sonne modeste sur le bitume. « L’intérêt de ces rues est jus­te­ment là : elles sont sans inté­rêt, elles n’ont pas de patri­moine flé­ché. Les lieux de vie déter­minent pour par­tie la construc­tion des indi­vi­dus. En retour, ces lieux sont façon­nés par de mul­tiples sources : l’urbanisme, les trans­ports, le tra­vail – et les per­sonnes qui y vivent. C’est quelque chose avec quoi je joue depuis long­temps dans mes bou­quins. Mais atten­tion : il n’y a pas de nos­tal­gie, de “c’était mieux avant !” Non. Les ban­lieues ont chan­gé, heu­reu­se­ment. Par­fois dans le bon sens, quel­que­fois sans qu’on demande leur avis aux habi­tants, mais ça… Ce qui compte, ce sont les évo­lu­tions. Mais il serait dom­mage que les lieux oublient leur mémoire. » 

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  1. Patrick Péche­rot, Petit éloge des coins de rue, Gal­li­mard Folio, 2012, 144 p. 

Polar des tranchées

Pecherot TranchecaillePatrick Pécherot est de ces auteurs qui renouvellent la fameuse Série Noire. Il monte au front avec Tranchecaille, un polar au Chemin des Dames1.

Quand on lui demande ce qui lui a pris de pas­ser ces mois d’écriture dans la boue des tran­chées, Patrick Péche­rot répond qu’il y pense depuis long­temps : « La guerre de 14 fait par­tie de mes fon­da­men­taux ! Comme beau­coup, il y a une his­toire fami­liale. Chez nous, c’était un grand-oncle venu du Mon­té­né­gro se battre en France. Le Mon­té­né­gro, je ne savais pas où c’était, et j’ai long­temps cru enfant que l’oncle était un tirailleur afri­cain… »

Le sur­nom de Tran­che­caille, celui du per­son­nage autour duquel tout gra­vite, il l’a repé­ré dans l’argot des poi­lus : « Tran­che­caille, ça vient de tranche-gaye, l’ancêtre de notre “tranche de cake”, mais c’est aus­si la tran­chée. » Tran­che­caille donc, c’est Jonas, un sol­dat accu­sé du meurtre d’un offi­cier, dont on ne sait pas si c’est le pauvre gars au mau­vais endroit au mau­vais moment, ou bien quelqu’un de beau­coup plus trouble.  Conti­nuer la lec­ture de Polar des tran­chées 


  1. Tran­che­caille, Patrick Péche­rot, Gal­li­mard Série Noire, 2008, 304 p. 

Mortels du Nord

Enfant de Courbevoie, écolier à Puteaux, Patrick Pécherot est l’un des écrivains nécessaires au polar moderne. Après des détours sur les chemins du Paris popu d’autrefois, il revient avec un roman du contraste contemporain1 : noir comme le soleil, lumineux comme un regret…

Soleil Noir PecherotCe Soleil noir se lève sur les marches de notre monde post-indus­triel, dans ce Nord où il y avait des corons mais il n’y en a plus. Où il n’y a d’ailleurs plus grand-chose, sinon les sou­ve­nirs, la mai­son d’enfance du nar­ra­teur et la mémoire plus ancienne encore des immi­grés polo­nais. Une zone de rien tra­ver­sée par la route, sur laquelle, tous les jours, des convoyeurs de fonds convoient des fonds, jusqu’à la grève inat­ten­due… Il n’en faut pas plus pour faire tour­ner la machine du polar, le redou­table engre­nage du pire et du rire, comme dans les meilleurs films des frères Coen. Avec le style Péche­rot, déto­nante chi­mie de moder­ni­té et de gouaille d’antan – un don peut-être de l’Arletty de Cour­be­voie… « Quand les dés sont jetés, il faut les boire. » Pen­dant le temps sus­pen­du aux reven­di­ca­tions syn­di­cales, le no man’s land fré­mit autour d’un bis­trot – tor­chon rouge à damier, pichet facile, bour­gui­gnon fumant – exac­te­ment comme dans nos sou­ve­nirs qu’on croyait avoir oublié. Ce roman, c’est l’histoire d’une résur­rec­tion mal­gré tout, le para­dis pavé de mau­vaises inten­tions. Une sacrée gale­rie de per­son­nages aus­si : vieillards indignes en per­mis­sion de mou­roir, arti­san maçon au bord du rava­le­ment, fan­tôme d’adolescente aux pom­mettes slaves… et un fabu­leux bloc d’ombre et de rap, sur­gi de la cité en capuche, bran­ché clip et pro­ces­seur. On savait le polar héri­tier du roman social. Péche­rot va plus loin : il nous donne un frag­ment de sa recherche du temps gâché.


Paru dans 92 Express n° 171, prin­temps 2008.


  1. Soleil noir, Patrick Péche­rot, Gal­li­mard Série noire, 2007, 306 p.