Thierry Balasse

Thierry Balasse © OLIVIER RAVOIRE

Compositeur, improvisateur, metteur en scène, le musicien crée cette saison, à la Maison de la musique de Nanterre, Cosmos 1969, premier pas sur la Lune et voyage poétique dans la mémoire.

   Ce qui m’intéresse, c’est l’humain, l’émotion. Je tra­vaille beau­coup sur le côté sen­so­riel. J’aime la dimen­sion vibra­toire du son : on entend avec les oreilles et avec la peau.

En 2012, Thier­ry Balasse et ses musi­ciens créaient La Face cachée de la Lune : l’intégralité sur scène de l’album Dark Side of the Moon des Pink Floyd, bidouillages sonores com­pris, avec ce sup­plé­ment d’improvisation qui ouvre sur l’émotion inouïe – ain­si qu’il a bap­ti­sé sa com­pa­gnie. Mis­sion impos­sible – les Floyd n’ont jamais pu le faire tant les mirages du stu­dio échap­paient à la réa­li­té tech­nique de l’époque – qui s’est pour­tant renou­ve­lée cent vingt fois. En 2018, Thier­ry Balasse retourne dans l’espace s’intéresser au pre­mier pas de l’homme sur la Lune, dans le même esprit de poé­sie sonore et de pay­sage sen­so­riel.

La face cachée des étoiles

Depuis qu’il est gamin, Thier­ry Balasse regarde le ciel. Enfant de ban­lieue en guerre contre les lam­pa­daires noc­turnes comme Don Qui­chotte contre les mou­lins. « Un ciel étoi­lé, c’est magni­fique. Ensuite, c’est scien­ti­fi­que­ment fas­ci­nant, cela met en jeu des lois phy­siques qui ne sont pas for­cé­ment les mêmes que sur Terre. L’astronomie est une vieille pas­sion d’enfance, j’aurais ado­ré tra­vaillé dans ce sec­teur. » Nous sommes au milieu des années soixante-dix, Thier­ry Balasse a 12 ans et une petite lunette astro­no­mique : « J’ai bas­cu­lé », se sou­vient-il. Avant de se rat­tra­per in extre­mis à la musique. « Il y a tou­jours eu du son à la mai­son, mon père avait construit sa chaîne hi-fi, il y avait même un magné­to à bandes. » Le frère aîné lui pose un casque sur les oreilles entre deux rele­vés d’étoiles filantes : « Pink Floyd, l’album Dark Side of the Moon : la claque ! Il y avait là toutes les dimen­sions du son : la musique, du syn­thé comme on n’en avait jamais enten­du, les voix, les brui­tages… Cela m’a aus­si­tôt don­né l’envie de faire de la musique. Dans le groupe des copains, il man­quait un bat­teur, c’était par­ti. »

De Pink Floyd à Pierre Henry

Le jeune per­cus­sion­niste entre à l’École natio­nale supé­rieure des arts et tech­niques du théâtre pour y suivre des études de tech­ni­cien son. Il a comme pro­fes­seur Étienne Bul­tin­gaire, qui est l’interprète sono­ri­sa­teur de Pierre Hen­ry, pion­nier de l’aventure élec­troa­cous­tique. Le mot fait peur, mais la réa­li­té sonore peut être enchan­te­resse : Thier­ry Balasse suc­combe au chant des sirènes « concrètes », en décou­vrant qu’il fai­sait de l’électroacoustique sans le savoir. « C’est une musique qui uti­lise des appa­reillages, pas for­cé­ment des ins­tru­ments de musique au sens clas­sique, et qui remet en avant le tra­vail sur la tex­ture sonore. Après l’abstraction de l’écriture musi­cale, la musique concrète a retrou­vé le goût de la mani­pu­la­tion du son avec ses acci­dents. » En 1992, il ren­contre Pierre Hen­ry, devient au fil des ans l’un de ses inter­prètes pri­vi­lé­giés, du « plus gros concert de Pierre Hen­ry » sur la place du Zoca­lo à Mexi­co devant 50 000 per­sonnes, jusqu’à cet automne l’hommage de la Nuit blanche à la Phil­har­mo­nie. « Avec Pierre Hen­ry, l’interprétation à la console conser­vait une part d’improvisation. Il avait envie au concert de remettre le musi­cien devant, après le tra­vail très minu­tieux du stu­dio : il pré­pa­rait tout un plan d’interprétation, mais on voyait bien qu’il par­tait ailleurs, et qu’il en jubi­lait ! »

La magie du réel

On ne s’étonnera donc pas de la per­pé­tuelle balance dans le tra­vail de Thier­ry Balasse, entre la réflexion et l’improvisation, entre la rigueur qua­si obses­sion­nelle du son et la liber­té abso­lue de l’imaginaire. À pre­mière vue, une scène de la com­pa­gnie Inouïe res­semble à un caphar­naüm de câbles et de machines – dont le fameux mini­moog qu’il pra­tique depuis ses 14 ans – d’où sur­git, para­doxe inex­tri­cable, une irré­sis­tible sen­sua­li­té. Pas de voca­tion docu­men­taire donc dans ce Cos­mos 1969, qui entre­lace l’électroacoustique, l’acrobatie en ape­san­teur et la bande-son de cette année-là : Pink Floyd, David Bowie, King Crim­son, les Beatles. « Je me suis pour­tant ava­lé plein de bou­quins sur la mis­sion Apol­lo XI, j’avais envie d’en com­prendre toutes les étapes. Ensuite, je m’en échappe : plus ça va, et plus le réel sur le pla­teau m’insupporte. »

Alors, devant nos sens émer­veillés, Thier­ry l’enfant qui rêvait des étoiles rejoint Balasse le musi­cien qui se pas­sionne tou­jours pour la science. « Ren­trer dans la matière, c’est abor­der la phy­sique quan­tique, un uni­vers où le dur dis­pa­raît et tout devient vibra­toire. C’est un monde incroyable, bien plus magique que les super­che­ries des char­la­tans. Je n’ai pas d’autre mes­sage que d’essayer de faire que le public modi­fie un peu sa per­cep­tion du monde. »


Paru dans la revue Val­lée de la Culture – jan­vier 2018
Pho­to © Oli­vier Ravoire