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Farid Bentaïeb

Co-créa­teur du fes­ti­val MarTO, le di­rec­teur du théâ­tre Jean-Arp de Clamart nous in­vi­te1 à pas­ser la nuit avec des ma­rion­net­tes…

 La ma­rion­net­te est un art au royau­me de la bri­co­le. Imaginez un ob­jet, im­men­se ou mi­nus­cu­le, po­sé là, iner­te, et puis à un mo­ment don­né le ma­rion­net­tis­te s’en em­pa­re, alors tout à coup quel­que cho­se se met à vi­vre… C’est du théâ­tre ex­tra­or­di­nai­re­ment émou­vant : on a plus en­co­re qu’ailleurs l’impression de voir la cho­se naî­tre, de com­pren­dre un pe­tit peu mieux le mi­ra­cle de la créa­tion.”

Sil­houet­te im­pec­ca­ble du dan­seur, re­gard acé­ré et voix pla­cée de l’acteur, Farid Bentaïeb confes­se un goût pour le théâ­tre gé­né­reux : voi­là un pro­fes­sion­nel qui ai­me l’art et les gens ! Cela com­men­ce par la dé­cou­ver­te des tex­tes du­rant la sco­la­ri­té, puis vien­nent les pre­miè­res émo­tions de spec­ta­teur : Koltès-Chéreau aux Amandiers de Nanterre – « d’ailleurs la re­pri­se dix ans plus tard de Dans la Solitude des champs de co­ton avec Pascal Greggory et Patrice Chéreau est le plus beau sou­ve­nir de spec­ta­cle de ma vie ! » – aus­si bien que la re­pré­sen­ta­tion mal­adroi­te d’un Barbier de Séville vé­cue sous un préau de col­lè­ge pres­que com­me une ex­pé­rien­ce sen­suel­le. « Même si ce n’était pas ter­ri­ble, il en res­te quel­que cho­se qui est du do­mai­ne de la trans­mis­sion. »  Continuer la lec­tu­re de Farid Bentaïeb 


  1. le 22 no­vem­bre 2014 

Ibrahim Maalouf

À La Défense Jazz fes­ti­val 2013, le jeu­ne trom­pet­tis­te vient jouer en quin­tet ses der­niè­res com­po­si­tions : Wind, sur scè­ne en­tre les tours, ça souf­fle !

© Denis Rouvre Je n’ai pas d’autre moyen d’expression fia­ble que la mu­si­que. Elle m’aide à trou­ver un cer­tain équi­li­bre en­tre l’intériorité et la ju­bi­la­tion. J’ai une en­vie ex­trê­me­ment puis­san­te de vi­vre, de fai­re des cho­ses, de ren­con­trer du mon­de, de voya­ger, mais pa­ral­lè­le­ment, j’ai une conscien­ce très for­te et ab­so­lue de la fra­gi­li­té de nos vies et de nos êtres. C’est cet­te am­bi­guï­té qui nour­rit ma mu­si­que.”

Secret, Ibrahim Maalouf ? Oui, sans dou­te. Mais af­fa­ble aus­si, di­sert quand le su­jet le pas­sion­ne, pas en­ne­mi à l’occasion de l’humour pin­ce-sans-ri­re. Bref, un hom­me com­plexe. Et un mu­si­cien d’une sin­gu­liè­re gé­né­ro­si­té. À tren­te-deux ans, le com­po­si­teur-trom­pet­tis­te, pre­mier prix du Conservatoire de Paris, lau­réat de concours in­ter­na­tio­naux, en­chaî­ne les col­la­bo­ra­tions. On pour­rait en fai­re une li­ta­nie fa­çon Vincent Delerm, avec qui il a d’ailleurs beau­coup tra­vaillé. Au ha­sard des pré­fé­ren­ces de cha­cun : Lhasa de Sela, Bojan Z, Tigran Hamasyan, Oxmo Puccino, M, l’orchestre de cham­bre de Paris, Serge Teyssot-Gay, Sting, Amadou et Mariam…

Le point com­mun ? Cette trom­pet­te à qua­tre pis­tons qui lui per­met de jouer les quarts de ton des mu­si­ques ara­bes tra­di­tion­nel­les – et des en­vo­lées contem­po­rai­nes. « Com­me si vous ajou­tiez des tou­ches sup­plé­men­tai­res en­tre les tou­ches blan­ches et noi­res du pia­no. » Une in­ven­tion de son pè­re et men­tor, Nassim Maalouf : « Cette trom­pet­te, c’est le fil conduc­teur, un vec­teur de créa­tion for­mi­da­ble par­ce qu’il est uni­que. Forcément, ce­la sti­mu­le mon ima­gi­nai­re. » Continuer la lec­tu­re de Ibrahim Maalouf 

Claire Désert

Fidèle du fes­ti­val de l’Orangerie de Sceaux, la pia­nis­te y don­ne cet­te sai­son1 un dou­ble concert en com­pa­gnie de jeu­nes mu­si­ciens qui lui res­sem­blent.

© OLIVIER RAVOIRE Une vie de mu­si­cien, c’est d’abord une vie la­bo­rieu­se : cinq à six heu­res de pia­no tous les jours… Cela res­sem­ble en fait à une vie de spor­tif. Quelque cho­se d’à la fois très ré­gu­lier, par­ce qu’il y a une dis­ci­pli­ne qu’on ap­prend très jeu­ne et qui est très for­ma­tri­ce, et d’absolument pas rou­ti­nier, une vie plu­riel­le, en­tre les voya­ges et la mai­son, tra­vailler seule et avec d’autres, en­sei­gner, être sur scè­ne…

Qui s’intéresse à la flam­boyan­ce m’as-tu-vu du mu­si­cien so­lis­te, port de tê­te ar­ro­gant et éclats d’ego mon­tés en pa­ru­re, fe­rait mieux d’aller écou­ter ailleurs : Claire Désert n’est pas vrai­ment de cet­te éco­le-là… Elle ne bran­dit pas la vo­ca­tion pro­di­ge de l’enfant d’Angoulême ni l’illumination ir­ré­sis­ti­ble de la gé­néa­lo­gie : « Mes pa­rents m’ont mis au pia­no à cinq ans, pour la cultu­re gé­né­ra­le, sans que je le de­man­de… Ce n’est pas très gla­mour mon his­toi­re ! Mais la gref­fe a bien pris, j’ai l’impression d’avoir tou­jours sui­vi un che­min, com­me si la mu­si­que avait tout le temps fait par­tie de ma vie jusqu’à ce que je me re­trou­ve à qua­tor­ze ans au Conservatoire de Paris. Tout s’est en­chaî­né sim­ple­ment, com­me quoi on peut-être mu­si­cien sans être en­fant de mu­si­cien ! »

Continuer la lec­tu­re de Claire Désert 


  1. Carte blan­che à Claire Désert, di­man­che 17 juillet 2011 au fes­ti­val de l’Orangerie de Sceaux. Avec Guillaume Chilemme (vio­lon), Nathanaël Gouin (pia­no), Victor Julien-Laferrière (vio­lon­cel­le) et Pierre Génisson (cla­ri­net­te). 

Patrick Pécherot

Bien ar­ri­mé au ver­sant his­to­ri­que et so­cial du ro­man noir, il sort L’Homme à la ca­ra­bi­ne, au­tour de la ban­de à Bonnot1.

Portrait Patrick Pécherot J’ai tou­jours été at­ti­ré par les dé­am­bu­la­tions un peu mé­lan­co­li­ques sur le pas­sé. C’est ce qui m’a em­bal­lé quand j’ai lu Léo Malet, c’est pour ça que j’adore Modiano : des écri­vains qui mar­chent le nez dans un brouillard dont le par­fum est in­com­pa­ra­ble.”

Mati­née d’hiver sur les pa­vés du vieux Puteaux, il fait un froid de guillo­ti­ne. Patrick Pécherot – hau­te sil­houet­te noi­re, la cin­quan­tai­ne, pas vrai­ment le gen­re à vous ta­per sur le ven­tre mais l’humour pin­ce-sans-ri­re une fois le re­gard al­lu­mé der­riè­re les lu­net­tes ron­des – est ve­nu en voi­sin. Né à Courbevoie où il de­meu­re, il a pas­sé sa jeu­nes­se ici : « Mon grand-pè­re avait une mi­nus­cu­le en­tre­pri­se de pein­tu­re, avec deux ou­vriers. À sa mort, avant la guer­re, sa veu­ve a re­pris son bou­lot de re­pas­seu­se. Grandeur et mi­sè­re de la fa­mil­le… » Le nez en l’air, on cir­cu­le dans les vieilles rues d’un quar­tier qui se trans­for­me, exac­te­ment là où, dans les om­bres mi­li­tan­tes, er­rait le nar­ra­teur de son deuxiè­me ro­man, Terminus Nuit. Ici, une su­per­be éco­le blan­che et ver­te dont l’arbre sur­gi de der­riè­re le mu­ret évo­que un tem­ple ja­po­nais ; là, une élé­gan­te mai­son 1830 – c’est le voi­sin, fi­dè­le au pos­te de­puis cin­quan­te ans, qui nous re­fi­le le tuyau.

Et l’homme à la ca­ra­bi­ne ? Rien à voir avec le Far West et la Winchester sciée de Steve McQueen. Plutôt avec un au­tre noir et blanc, ce­lui des fu­mées d’usine et du pa­pier des jour­naux anar­chis­tes, la vio­len­ce d’une au­tre épo­que. Et le sang. « Depuis que je suis ado, je me suis in­té­res­sé à la ban­de à Bonnot. Pas seule­ment ce qui ar­ri­ve à la fin, les agres­sions, le pro­cès, mais l’épaisseur des per­son­na­ges, leur tra­jet. Ils ont ex­pé­ri­men­té des cho­ses qu’on re­trou­ve tel­les quel­les dans les an­nées soixan­te-dix : la contre-cultu­re, la vie plus ou moins com­mu­nau­tai­re, les pré­oc­cu­pa­tions éco­lo­gis­tes. Et puis, quand on est jeu­ne, on a tou­jours un peu le ro­man­tis­me du ban­dit. Certains d’ailleurs avaient une di­men­sion tou­chan­te et d’autres au contrai­re… Parce que bon, le cri­me de Thiais, deux vieux mas­sa­crés au mar­teau, j’avais quand mê­me du mal… Et mal­gré tout, l’un des pro­ta­go­nis­tes avait cet­te di­men­sion am­bi­guë : un mec qui dès qu’il avait un peu d’argent ache­tait des oi­seaux et ou­vrait les ca­ges… » Continuer la lec­tu­re de Patrick Pécherot 


  1. L’Homme à la ca­ra­bi­ne, Patrick Pécherot, Gallimard, 2011, 272 p. 

Abou Lagraa

On l’avait dé­cou­vert en 2000 à Suresnes Cités Danse, fu­sion­nant la dan­se contem­po­rai­ne et le hip-hop. Il re­vient dans les Hauts-de-Seine pour une ré­si­den­ce au long cours aux Gémeaux à Sceaux. Portrait d’un dan­seur cho­ré­gra­phe, gour­mand d’art, de mu­si­ques et de ren­con­tres.

Portrait AbouLagraa« Lorsque j’invite le pu­blic aux ré­pé­ti­tions, lors­que je dia­lo­gue avec lui après un spec­ta­cle, c’est pour qu’il puis­se sui­vre en di­rect le tra­vail de créa­tion et pas seule­ment s’asseoir dans un fau­teuil, ap­plau­dir ou pas, et re­par­tir. Pour créer un vrai lien qui ne soit pas seule­ment un lien de consom­ma­tion. On sent im­mé­dia­te­ment alors quand les cho­ses sont jus­tes et quand el­les ne le sont pas. »

On croi­se tou­jours Abou Lagraa en­tre deux voya­ges. Cette fois, quel­que part, dans un ca­fé de quar­tier hors d’âge. Il y a de­main l’anniversaire de Monsieur Marcel, Monsieur Jean qui n’est pas là et dont on s’inquiète, Madame Filippi qui se char­ge­ra du pa­quet li­vré pour sa voi­si­ne… Une am­bian­ce à la Klapisch qui sem­ble ra­vir Abou Lagraa – bien­tôt tren­te-huit ans, ves­te noi­re et ba­ga­ge à rou­let­tes, la sil­houet­te af­fû­tée par les ré­pé­ti­tions for­ce­nées. Qui confes­se goû­ter avec gour­man­di­se le contact avec les au­tres. Un ap­pé­tit trans­mis par ses pa­rents, Algériens dans la vil­le d’Annonay (Ardèche, vingt mil­le ha­bi­tants) : « Des gens d’une gran­de fi­nes­se, qu’on res­pec­te, qui sa­vent être, qui sa­vent ac­cueillir. Je les ai beau­coup ob­ser­vés… » C’est là-bas, en­tre la pla­ce du mar­ché, les vieilles pier­res et la cam­pa­gne tout de sui­te à por­tée d’escapade que naît à sei­ze ans le dé­sir de dan­se. Une amie l’emmène as­sis­ter à son cours de dan­se-jazz et c’est la ré­vé­la­tion : « Ça m’a par­lé tout de sui­te, j’avais en­vie de tré­pi­gner ! J’ai com­men­cé le len­de­main et, à la fin du cours, j’ai dé­cla­ré très naï­ve­ment à la prof que je vou­lais de­ve­nir dan­seur… »

Viendront en­sui­te le sprint long du tra­vail et des ef­forts – il n’y a pas de temps à per­dre quand on com­men­ce tard –, l’apprentissage achar­né d’un art et de ses tech­ni­ques, et l’enchaînement des bon­nes for­tu­nes. Le conser­va­toi­re na­tio­nal de Région de Lyon, sui­vi d’une au­di­tion mi­ra­cu­leu­se au conser­va­toi­re na­tio­nal su­pé­rieur de Paris : dix can­di­dats re­te­nus sur trois cents… « Le choc ! J’ai dû tout ap­pren­dre en cinq ou six ans : la tech­ni­que, la dis­ci­pli­ne, ce que c’est que le tra­vail de dan­seur, ce que c’est que la dan­se – je n’en connais­sais que ce qu’on fait dans les clips… » Étudier le clas­si­que et sa ri­gueur : « Je trou­vais ça in­sup­por­ta­ble au dé­but » et, ré­vé­la­tion dans la ré­vé­la­tion, la dan­se contem­po­rai­ne. « Tout d’un coup, je ren­con­trais une dan­se qui per­met­tait d’être soi-mê­me avec une li­ber­té qui m’a tout de sui­te sé­duit, dans ce mon­de de la dan­se très co­di­fié, qu’il s’agisse de jazz, de clas­si­que ou de hip-hop. Une dan­se de l’émotion avant tout et de l’énergie. Une dan­se d’aujourd’hui qui est aus­si une dan­se vir­tuo­se. »

Continuer la lec­tu­re de Abou Lagraa