Archives de catégorie : Arts

Les bonheurs de la bonne heure

Sables 3, 2010, acrylique sur toile, 100 x 100 cm
Sables 3, 2010, acrylique sur toile, 100 x 100 cm

Une peinture de l’accident, de la trace, du matériau et de l’imaginaire, une peinture à la fois fenêtre ouverte et surface peinte.

Peindre aujourd’hui n’est pas forcément ringard ni prise de tête ! Ce n’est pas nécessairement porter le deuil de tous les « ‑ismes » de l’histoire de l’art comme un boulet au pied, ni en revêtir les défroques défraîchies, ce n’est pas obligatoirement être post-moderne et peindre sur la peinture en train de se regarder peindre, ce n’est pas toujours se sentir obligé de choisir entre la figuration et l’abstraction.

Raphaëlle Pia est peintre, aujourd’hui, tout simplement. Avec une liberté et une émotion du genre de celles qui vous saisissent aux tripes devant, par exemple, un paysage – comme ces poètes zen qui parlaient de marcher dans le soleil rouge. Tout est mouvant chez elle, brouillé, fragile, on a l’impression que rien n’était contrôlable jusqu’à ce qu’un pli froissé, une couleur éclaboussée, une coulure qui se fige, deviennent quelque chose de beau, d’intense, d’envoûtant. Un univers en soi, d’une apparente simplicité alors que rien n’est difficile comme de maîtriser cette peinture qui se construit sur l’accident. Les tableaux exposés cet été-là1 nous emmènent dans la Baie de Somme – on y sent le vent salé, les sables mouillés, la lumière des oiseaux de mer. Ici, mais ce pourrait être ailleurs, Raphaëlle Pia nous propose, comme saisis « à la bonne heure », des séries de moments exacts – ce qui ne veut surtout pas dire parfaits ni figés. « Quand je parviens à restituer les moments que j’ai vécus, je m’agrandis, je m’allège, un « bonheur » intense m’envahit et j’aimerais le partager. »


Paru dans HDS.mag n° 19, septembre-octobre 2011.


  1. Raphaëlle Pia, La Bonne Heure, Espace Icare d’Issy-les-Moulineaux, septembre 2011 

Nicolas de Staël au parc de Sceaux

Nicolas de Staël, Le Parc de Sceaux
Le Parc de Sceaux, 1952, huile sur toile (162 x 114 cm)

En 1952, Nicolas de Staël est au parc de Sceaux. Il y ramasse de la matière pour une grande toile, du bleu, du gris et de la lumière.

On voit le tronc d’un arbre, un peu du bâti de la terrasse, une ombre peut-être sur le parterre et puis, surtout, outremer et blanc, cette déchirure verticale ouverte dans les gris. Un fer de bêche dans le ciel. Une lumière de peintre. En 1952, Nicolas de Staël vient peindre sur le motif, pas très loin de son atelier parisien du XIVe arrondissement. Traquer quelque chose qui le hante et qu’il maçonne ensuite sur le mur de ses grandes toiles. Au parc de Sceaux, on l’a tous vue, cette échappée belle entre les feuillages et les ombres, quand le regard porte loin vers Châtenay. On pense à une mosaïque de grès brut ; on pense à certaines photos contemporaines qui se sont emparées exactement du même cadrage, entre l’obscur et l’éclat. Mais on pense surtout, non, on ne pense plus, on se laisse envahir par la peinture, par cette matière épaisse d’énergie, aux couleurs difficiles – car la palette de Staël n’est pas séductrice, elle est subtile et l’envoûtement vient aussi de là. On croirait sentir l’huile de lin et la térébenthine et sentir aussi les puissances fragiles d’un homme sur le fil du couteau. Dans un an, dans deux ans, beaucoup plus loin dans le Sud, en Provence, en Sicile, il va voler de la couleur aux ténèbres qui le bousculent. Dans trois ans, il va décider de mourir. À 41 ans.


Le Parc de Sceaux appartient à la Collection Phillips (Washington DC).

La pierre en mouvement

Jacques Gestalder
Jacques Gestalder

Dans son atelier de Boulogne, le sculpteur Jacques Gestalder a passé l’essentiel de sa vie d’artiste à saisir, dans la pierre immobile, le mouvement des corps et la force des âmes. Farouchement fidèle à la figuration à l’heure des avant-gardes, son œuvre reçoit en 2004 un coup de projecteur inattendu – et sportif.

Nous sommes en 1952. Droite et sèche, presque gracile, la silhouette du sculpteur tourne autour du gigantesque bloc de pierre arrimé dans le jardin de l’atelier. Cet atelier, à deux pas de la Seine, Jacques Gestalder en a choisi le lieu durant l’une de ses fréquentes excursions de nageur. Des terrains vagues, quelques poules vagabondes… Ce sera ici. Le Corbusier, qui est un proche – on a les conseillers qu’on mérite – lui prodigue quelques réflexions d’expérience et Gestalder délaisse quelque temps le ciseau pour la truelle. L’homme est resté discret – ce qui n’empêche pas l’artiste d’avoir les plus hautes ambitions : « Il faut être de la classe de Michel-Ange ou ne pas être… » L’époque est loin du mastic puisé au seau du vitrier dans les couloirs du lycée Henri IV… Il y eut les Beaux-Arts – dans la même promotion que César, mais là s’arrête la comparaison –, les premières œuvres au Salon des Tuileries, la reconnaissance du Salon d’Automne. Puis ce fut la guerre, la Résistance, la déportation. Lire la suite La pierre en mouvement