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Cerises noires

Pecherot Plaie ouvertePatrick Péche­rot est un écri­vain de l’air du temps – pas for­cé­ment le nôtre, pas tout à fait un autre. Il déam­bule le nez en l’air, humant le par­fum des choses qui ne sont plus mais qu’on devine encore, qu’on les espère, les regrette ou les redoute. Une plaie ouverte1 est une enquête mélan­co­lique autour de la Com­mune de Paris, dis­pa­rue dans les fumées d’un der­nier idéal révo­lu­tion­naire, elle qui était née sur les décombres de la guerre de 1870. Tiens, soixante-dix, c’est aus­si le nombre d’années d’existence de la Série Noire, il n’y a pas de coïn­ci­dence, dirait Mar­ceau, le héros usé de ce roman moins noir que gris, comme l’oubli.  Conti­nuer la lec­ture de Cerises noires 


  1. Série Noire Gal­li­mard, 272 pages 

Patrick Pécherot

Bien arrimé au versant historique et social du roman noir, il sort L’Homme à la carabine, autour de la bande à Bonnot1.

Portrait Patrick Pécherot J’ai tou­jours été atti­ré par les déam­bu­la­tions un peu mélan­co­liques sur le pas­sé. C’est ce qui m’a embal­lé quand j’ai lu Léo Malet, c’est pour ça que j’adore Modia­no : des écri­vains qui marchent le nez dans un brouillard dont le par­fum est incom­pa­rable.”

Mati­née d’hiver sur les pavés du vieux Puteaux, il fait un froid de guillo­tine. Patrick Péche­rot – haute sil­houette noire, la cin­quan­taine, pas vrai­ment le genre à vous taper sur le ventre mais l’humour pince-sans-rire une fois le regard allu­mé der­rière les lunettes rondes – est venu en voi­sin. Né à Cour­be­voie où il demeure, il a pas­sé sa jeu­nesse ici : « Mon grand-père avait une minus­cule entre­prise de pein­ture, avec deux ouvriers. À sa mort, avant la guerre, sa veuve a repris son bou­lot de repas­seuse. Gran­deur et misère de la famille… » Le nez en l’air, on cir­cule dans les vieilles rues d’un quar­tier qui se trans­forme, exac­te­ment là où, dans les ombres mili­tantes, errait le nar­ra­teur de son deuxième roman, Ter­mi­nus Nuit. Ici, une superbe école blanche et verte dont l’arbre sur­gi de der­rière le muret évoque un temple japo­nais ; là, une élé­gante mai­son 1830 – c’est le voi­sin, fidèle au poste depuis cin­quante ans, qui nous refile le tuyau.

Et l’homme à la cara­bine ? Rien à voir avec le Far West et la Win­ches­ter sciée de Steve McQueen. Plu­tôt avec un autre noir et blanc, celui des fumées d’usine et du papier des jour­naux anar­chistes, la vio­lence d’une autre époque. Et le sang. « Depuis que je suis ado, je me suis inté­res­sé à la bande à Bon­not. Pas seule­ment ce qui arrive à la fin, les agres­sions, le pro­cès, mais l’épaisseur des per­son­nages, leur tra­jet. Ils ont expé­ri­men­té des choses qu’on retrouve telles quelles dans les années soixante-dix : la contre-culture, la vie plus ou moins com­mu­nau­taire, les pré­oc­cu­pa­tions éco­lo­gistes. Et puis, quand on est jeune, on a tou­jours un peu le roman­tisme du ban­dit. Cer­tains d’ailleurs avaient une dimen­sion tou­chante et d’autres au contraire… Parce que bon, le crime de Thiais, deux vieux mas­sa­crés au mar­teau, j’avais quand même du mal… Et mal­gré tout, l’un des pro­ta­go­nistes avait cette dimen­sion ambi­guë : un mec qui dès qu’il avait un peu d’argent ache­tait des oiseaux et ouvrait les cages… » Conti­nuer la lec­ture de Patrick Péche­rot 


  1. L’Homme à la cara­bine, Patrick Péche­rot, Gal­li­mard, 2011, 272 p. 

Polar des tranchées

Pecherot TranchecaillePatrick Pécherot est de ces auteurs qui renouvellent la fameuse Série Noire. Il monte au front avec Tranchecaille, un polar au Chemin des Dames1.

Quand on lui demande ce qui lui a pris de pas­ser ces mois d’écriture dans la boue des tran­chées, Patrick Péche­rot répond qu’il y pense depuis long­temps : « La guerre de 14 fait par­tie de mes fon­da­men­taux ! Comme beau­coup, il y a une his­toire fami­liale. Chez nous, c’était un grand-oncle venu du Mon­té­né­gro se battre en France. Le Mon­té­né­gro, je ne savais pas où c’était, et j’ai long­temps cru enfant que l’oncle était un tirailleur afri­cain… »

Le sur­nom de Tran­che­caille, celui du per­son­nage autour duquel tout gra­vite, il l’a repé­ré dans l’argot des poi­lus : « Tran­che­caille, ça vient de tranche-gaye, l’ancêtre de notre “tranche de cake”, mais c’est aus­si la tran­chée. » Tran­che­caille donc, c’est Jonas, un sol­dat accu­sé du meurtre d’un offi­cier, dont on ne sait pas si c’est le pauvre gars au mau­vais endroit au mau­vais moment, ou bien quelqu’un de beau­coup plus trouble.  Conti­nuer la lec­ture de Polar des tran­chées 


  1. Tran­che­caille, Patrick Péche­rot, Gal­li­mard Série Noire, 2008, 304 p. 

Mortels du Nord

Enfant de Courbevoie, écolier à Puteaux, Patrick Pécherot est l’un des écrivains nécessaires au polar moderne. Après des détours sur les chemins du Paris popu d’autrefois, il revient avec un roman du contraste contemporain1 : noir comme le soleil, lumineux comme un regret…

Soleil Noir PecherotCe Soleil noir se lève sur les marches de notre monde post-indus­triel, dans ce Nord où il y avait des corons mais il n’y en a plus. Où il n’y a d’ailleurs plus grand-chose, sinon les sou­ve­nirs, la mai­son d’enfance du nar­ra­teur et la mémoire plus ancienne encore des immi­grés polo­nais. Une zone de rien tra­ver­sée par la route, sur laquelle, tous les jours, des convoyeurs de fonds convoient des fonds, jusqu’à la grève inat­ten­due… Il n’en faut pas plus pour faire tour­ner la machine du polar, le redou­table engre­nage du pire et du rire, comme dans les meilleurs films des frères Coen. Avec le style Péche­rot, déto­nante chi­mie de moder­ni­té et de gouaille d’antan – un don peut-être de l’Arletty de Cour­be­voie… « Quand les dés sont jetés, il faut les boire. » Pen­dant le temps sus­pen­du aux reven­di­ca­tions syn­di­cales, le no man’s land fré­mit autour d’un bis­trot – tor­chon rouge à damier, pichet facile, bour­gui­gnon fumant – exac­te­ment comme dans nos sou­ve­nirs qu’on croyait avoir oublié. Ce roman, c’est l’histoire d’une résur­rec­tion mal­gré tout, le para­dis pavé de mau­vaises inten­tions. Une sacrée gale­rie de per­son­nages aus­si : vieillards indignes en per­mis­sion de mou­roir, arti­san maçon au bord du rava­le­ment, fan­tôme d’adolescente aux pom­mettes slaves… et un fabu­leux bloc d’ombre et de rap, sur­gi de la cité en capuche, bran­ché clip et pro­ces­seur. On savait le polar héri­tier du roman social. Péche­rot va plus loin : il nous donne un frag­ment de sa recherche du temps gâché.


Paru dans 92 Express n° 171, prin­temps 2008.


  1. Soleil noir, Patrick Péche­rot, Gal­li­mard Série noire, 2007, 306 p.