La soie et les marées

La touche invisible

C’est sans doute ici qu’il faut par­ler de la « touche », cette trace du pin­ceau dans la matière qui signe la main du peintre, dont les peintres à laval­lière et les col­lec­tion­neurs à cha­peau étaient si friands.

Raphaëlle Pia, Effilochages 6, 2010
Effi­lo­chages 6, 2010, acry­lique sur toile, 38 x 55 cm

La ques­tion de la touche, Raphaëlle Pia se la pose depuis le début ; elle y répond non aus­si­tôt, balayant la coquet­te­rie du pin­ceau à coup de drip­ping, d’empreinte ou de lavage à grande eau. En tra­vaillant mas­quée der­rière une touche invi­sible, elle ouvre l’espace à l’accident, cette étin­celle inat­ten­due que l’artiste recherche pour dépas­ser son savoir-faire. Réson­nance infi­nie d’une pein­ture – mais cela vaut aus­si pour la musique – où l’artiste laisse faire le hasard, ou plu­tôt quand, com­plice de nos aspi­ra­tions, il nous donne l’illusion de le lais­ser faire.

Quand on choi­sit ain­si cette dimen­sion de la nature, là où nous ne sommes plus l’arrogant, debout devant, qui jauge – encore un peu, le bougre, il s’en croi­rait l’inventeur ! – mais un élé­ment de celle-ci, qui nous englobe donc nous dépasse et alors nous élève, la bri­cole serait une erreur de cas­ting. Comme sur le ver­nis du sable mouillé des traces de pas qui se mar­che­raient des­sus : une pré­ten­tion, sinon une faute. Peindre ain­si, se fondre dans le geste ini­tial, choi­sir le che­min direct entre le monde et nous qui allons le regar­der – c’est être à la fois abso­lu­ment humble et artis­ti­que­ment ambi­tieux, c’est for­cé­ment renon­cer à la touche comme à une mes­qui­ne­rie de l’ego.