La soie et les marées

Dans la maison des marées

Les toiles de la baie de Somme, c’était l’étale, la contem­pla­tion du ciel Nar­cisse au miroir des bas­sins, la pous­sière de sel au rebord de la flaque. Quelque chose comme un gros plan sur ce qui reste, après ; après que la mer s’est reti­rée, après que le vent est tom­bé, après que le nuage a levé le mys­tère. Après – ou avant : sédi­men­ta­tion ou fré­mis­se­ment, les yeux à ras de sablon.

En baie d’Authie, c’est la marée qui a le der­nier mot – et le pre­mier mur­mure aus­si.

Raphaëlle Pia, Berck 2014
Berck 2014, 18, aqua­relle sur papier, 11 cm x 16 cm

Tout com­mence sur le vif, sur le motif comme disaient ceux d’autrefois, avec une aqua­relle jetée sur le papier le front dans le vent. Plages à coquillages, oiseaux, esti­vants, pêcheurs : ce pour­rait être seule­ment pit­to­resque, et pour­tant, dès les pre­mières gouttes, le coup de pin­ceau est vif, il rythme déjà des lignes, des points, des griffes, des franges et des piqûres. Trem­pé dans le réel – cou­leurs qui s’enfuient, lumières qui sur­prennent – il écla­bousse déjà le tra­vail de l’atelier ; sai­sis­sant l’esprit du lieu – les odeurs d’iode et de varech, le fouet des sables et l’énergie des rou­leaux – il est déjà l’ustensile de la mémoire à venir dans le stu­dio.

Tout com­mence donc dehors, mais rien ne s’y achève. Les Marées, Rives et Effi­lo­chages de Raphaële Pia sont des pein­tures de nature – là où elle s’empare – et d’atelier – là où elle res­ti­tue. Et c’est dans l’atelier, dans la « mai­son des marées » pour reprendre l’expression du poète Ken­neth White, c’est-à-dire l’espace inté­rieur ouvert, que cela se passe ; que quelque chose s’invente qui figure et ne figure pas, qui regarde sans imi­ter, qui trans­met sans repro­duire ; là qu’on entend une pen­sée s’abstraire du réel pour en expri­mer l’essentiel.

Les Marées sur soie regardent haut, res­pirent fort, embrassent large. Comme une petite usine maré­mo­trice de la pein­ture et du regard qui tur­bi­ne­rait à grande échelle. Ce n’est pas une ques­tion de taille du tableau, mais d’état de la sur­face, de son incli­na­tion – et selon son incli­nai­son – à lais­ser faire, lais­ser aller et ne dépo­ser que peu, ne nous lais­ser de trace que de l’éphémère, du fluide, de l’esprit. Comme les marées qui viennent et s’en viennent, empor­tant chaque fois ce qu’elles avaient appor­té, pour ne nous lais­ser à voir que l’écume de l’eau et le cris­tal du sable. Du presque rien qui nous va bien, de la nuance, de la mémoire d’eau salée, et c’est bien suf­fi­sant.