La soie et les marées

Raphaëlle Pia Effilochages 12, 2010
Effi­lo­chages 12, 2010, acry­lique sur toile, 38 x 55 cm

Les pre­mières fois ont de l’importance, cha­cun sait. Dans le domaine des ren­contres artis­tiques pas moins qu’ailleurs.

Je me sou­viens de ma pre­mière gour­man­dise de poème, de mon pre­mier cha­vi­rage musi­cal ; je me sou­viens, la pre­mière fois, les pein­tures de Raphaëlle Pia. En bord de Seine, La Bonne Heure, les eaux salées de la baie de Somme ruis­se­lant sur les toiles – il y avait d’ailleurs aux murs quelques Rives et Effi­lo­chages retrou­vés ici, com­pa­gnons d’avancée d’une pein­ture qui se déploie, vaga­bonde, d’inventions en sur­prises. « Les pig­ments comme le sel cris­tal­li­sé dans le creux du sable, là où les pas ont pas­sé, à la lisière de la marée quand elle s’évapore sous la lumière. C’est une drôle de pein­ture du presque rien, le velou­té d’une matière absente. »

Assis sous le grand Sables 3, des étu­diants amé­ri­cains dis­cu­taient d’amour et d’avenir, rare­ment pein­ture n’avait autant pal­pi­té.

Les fois sui­vantes aus­si, sinon il n’y a ni mémoire, ni retrou­vailles.

Il pleu­vait donc sur Lis­bonne comme il sait pleu­voir en front de mer : atlan­ti­que­ment. Un bâti­ment dis­cret au-delà d’un parc, la fon­da­tion Arpad Szenes-Viei­ra da Sil­va, le tra­vail d’un couple de peintres qui avan­çaient ensemble, dis­po­sé sur les trois niveaux d’une ancienne manu­fac­ture de soie – ça ne s’invente pas ! Tout en haut, une grande salle avec ses der­nières œuvres à lui : c’était comme dans la chan­son, j’avais vou­lu voir Viei­ra et je voyais Szenes ! De grands pay­sages côtiers, marins, déser­tiques où je retrou­vais cer­taines fra­ter­ni­tés d’espace et de cou­leur : je regar­dais Szenes et j’entendais Pia…

Arpad Szenes, on en a par­lé, plus tard, dans l’atelier pari­sien où Raphaëlle Pia tra­vaille, à une ombre à peine des fan­tômes du Père-Lachaise. De Szenes et d’autres – Pol­lock, Roth­ko, Zao, Sou­lages – tant il est vrai qu’un artiste quel qu’il soit n’est pas un rocher per­du mais un frag­ment d’archipel.

Par­lé de la moder­ni­té et de la tra­di­tion, d’une his­toire qui se défait et d’une pein­ture en train de se faire, des pre­mier, deuxième et de tous les autres degrés qui mesurent, dans l’art d’aujourd’hui, la dilu­tion du sen­sible dans l’esprit de déri­sion. D’un tra­vail en cours sur­tout, d’une expo­si­tion à venir qui ne por­tait pas encore de nom, ce qui n’empêchait pas, au gré des tis­sus flot­tants sus­pen­dus, de sen­tir le temps construire la pein­ture et d’en voir mon­ter les marées ; les effets dans le ciel, les marques ins­crites, les traces demeu­rées. La cou­leur y était une teinte prise dans la trame du tis­sage, une allu­vion de pig­ment, une allu­sion. Rom­pue, comme toute cou­leur de nature lorsqu’on n’a pas choi­si d’exprimer sa furie de fauve. La cou­leur, celle qui écla­bousse comme celle qui s’infiltre, Raphaëlle Pia connaît, elle en parle avec ses roses immenses et les lions affron­tés des cha­pi­teaux romans.

Ici, c’est autre chose. Une route de la soie qui pas­se­rait par la mai­son des marées…