Construis-moi un col­lè­ge !

Collège Jacqueline-Auriol, Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine)
Collège Jacqueline-Auriol, Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine)

La construc­tion des col­lè­ges est une des com­pé­ten­ces es­sen­tiel­les d’un conseil gé­né­ral. Un do­mai­ne aux en­jeux mul­ti­ples dont on ne me­su­re pas tou­jours la com­plexi­té. Toutes les ré­pon­ses ou pres­que à la ques­tion : com­ment construit-on un col­lè­ge ?

Le col­lè­ge a beau­coup chan­gé… Pas seule­ment l’institution et ses pro­gram­mes, mais le bâ­ti­ment lui-mê­me. Beaucoup de pa­rents se sou­vien­nent du lieu de leurs chè­res étu­des, à cet âge ado­les­cent où l’énergie est une fa­çon de vi­vre et la li­ber­té un mo­de d’emploi des li­mi­tes… Cour cen­tra­le, ga­le­ries d’étage aux ram­bar­des de fer, ali­gne­ments in­fi­nis de por­tes clo­ses : la nos­tal­gie n’est pas for­cé­ment au ren­dez-vous… Le mo­dè­le ar­chi­tec­tu­ral des au­tres siè­cles a vé­cu, mê­me s’il a comp­té des joyaux qu’on ai­me en­co­re vi­si­ter à l’occasion des jour­nées du pa­tri­moi­ne. Partout aujourd’hui, le col­lè­ge est à la fois un mor­ceau d’architecture et une piè­ce d’urbanisme, un ins­tru­ment édu­ca­tif et un lieu à vi­vre. Dans un dé­par­te­ment, il est aus­si un élé­ment es­sen­tiel de la cultu­re : une écri­tu­re pu­bli­que, un ges­te po­li­ti­que ma­jeur. 

Une dé­ci­sion po­li­ti­que

« La dé­ci­sion de fai­re est avant tout po­li­ti­que, dé­cla­re en pré­am­bu­le Dominic Drain, char­gé d’opérations au ser­vi­ce des bâ­ti­ments sco­lai­res du conseil gé­né­ral des Hauts-de-Seine, lui-mê­me ar­chi­tec­te. Il peut s’agir d’une ré­no­va­tion, d’une re­cons­truc­tion par­tiel­le, d’une construc­tion com­plè­te ; il faut dé­fi­nir les be­soins : cinq cents, six cents, sept cents élè­ves, en te­nant comp­te des pro­jets d’avenir de la com­mu­ne ; sa­voir si le gym­na­se se­ra au­to­no­me ou par­ta­gé avec les as­so­cia­tions de la vil­le, si le pro­gram­me com­prend un CIO (cen­tre d’information et d’orientation), des clas­ses SEGPA (sec­tion d’enseignement gé­né­ral et pro­fes­sion­nel adap­té) ou ERS (éta­blis­se­ment de ré­in­ser­tion sco­lai­re), un in­ter­nat d’excellence etc. Tout ce­ci in­fluant sur le bud­get. Nous som­mes des conseillers tech­ni­ques, nous sou­met­tons des élé­ments de ré­flexion : la dé­ci­sion ap­par­tient, el­le, au conseil gé­né­ral. »

Ce « nous » est avant tout une équi­pe, cel­le pla­cée sous l’autorité de ce qu’on ap­pel­le dans le jar­gon de la construc­tion la maî­tri­se d’ouvrage – c’est-à-dire le don­neur d’ordre com­man­di­tai­re des tra­vaux, en l’occurrence le conseil gé­né­ral. Vu les en­jeux, mieux vaut s’entourer des meilleu­res com­pé­ten­ces. Et cet­te exi­gen­ce de com­pé­ten­ce et de col­lé­gia­li­té est exac­te­ment la mê­me du cô­té de la maî­tri­se d’œuvre, c’est à di­re cet­te fois de l’architecte et de ses par­te­nai­res char­gés de la concep­tion et de la condui­te opé­ra­tion­nel­le des tra­vaux. Ce qui rend pour une fois ca­du­que la fa­meu­se bou­ta­de se­lon la­quel­le un cha­meau est un che­val des­si­né par un co­mi­té…

Big bang

Instant zé­ro in­dis­pen­sa­ble au dé­clen­che­ment de l’opération, le concours de dé­si­gna­tion du maî­tre d’œuvre est une pro­cé­du­re très en­ca­drée. Qui se dé­rou­le en deux par­ties de­vant un ju­ry d’élus, d’architectes et de spé­cia­lis­tes des ques­tions en jeu. Un « pre­mier tour » sé­lec­tion­ne les meilleurs can­di­dats par­mi la cin­quan­tai­ne de dos­siers, ju­gés se­lon leurs ré­fé­ren­ces dans le do­mai­ne concer­né et leur maî­tri­se des cri­tè­res qui tien­nent par­ti­cu­liè­re­ment à cœur à la maî­tri­se d’ouvrage, com­me ce­lui de l’environnement. À l’issue de cet­te pre­miè­re pha­se, cinq can­di­dats en gé­né­ral de­meu­rent, qui vont pré­pa­rer une « es­quis­se » pour le pro­jet pro­pre­ment dit. Le choix sou­vent est aus­si ce­lui de la di­ver­si­té, de l’enrichissement par la confron­ta­tion. « Il est tou­jours in­té­res­sant que concou­rent en­sem­ble dif­fé­ren­tes écri­tu­res, dif­fé­ren­tes gé­né­ra­tions, pré­ci­se-t-on au CAUE 92 (Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement des Hauts-de-Seine) dont les ar­chi­tec­tes mem­bres font sou­vent par­tie des ju­rys. Avec l’idée de se re­trou­ver de­vant des pro­jets vrai­ment dif­fé­rents, qui puis­sent ser­vir de for­ces mo­tri­ces au pro­jet. » Sans ou­blier deux points cru­ciaux sur les­quels la maî­tri­se d’ouvrage in­sis­te à cha­que pro­jet : la pé­ren­ni­té des ma­té­riaux, leur so­li­di­té et leur fa­ci­li­té d’entretien ; et la fa­ci­li­té de sur­veillan­ce. Parce qu’il ne faut pas le ca­cher : le pe­tit peu­ple ado­les­cent des col­lè­ges ne se com­por­te pas exac­te­ment com­me un aréo­pa­ge d’académiciens ras­sis…

Les es­quis­ses des can­di­dats re­te­nus sont ana­ly­sées par une com­mis­sion tech­ni­que pla­cée sous l’autorité de la maî­tri­se d’ouvrage. « Attention, pré­ci­se Dominic Drain, l’analyse de la com­mis­sion tech­ni­que est un do­cu­ment froid, sans ju­ge­ment ni clas­se­ment. Elle dé­crit les gran­des li­gnes de cha­que pro­jet et vé­ri­fie la confor­mi­té au pro­gram­me. La pré­sen­ta­tion des pro­jets au ju­ry de sé­lec­tion est el­le aus­si très ré­gle­men­tée. Pièces écri­tes, plans, pers­pec­ti­ves, cha­que agen­ce sou­met le mê­me nom­bre de do­cu­ments. Et tout ce­ci de ma­niè­re ano­ny­me. » A, B, C… cha­que pro­jet n’est qu’une let­tre der­riè­re la­quel­le s’effacent à la fois les at­ten­tes, les pré­sup­po­sés et les ré­pu­ta­tions. Et bien évi­dem­ment les soup­çons de fa­vo­ri­tis­me ! « En plus, s’amuse-t-on au CAUE, on a beau connaî­tre les écri­tu­res ar­chi­tec­tu­ra­les de cer­tains des ar­chi­tec­tes, on se trom­pe à cha­que fois ! La dé­ci­sion se fait vrai­ment sur un pro­jet, et pas sur un nom. »