C’est un mal­heur du temps…

Philippe Girard (le roi Lear)
Le roi Lear (Philippe Girard)

Olivier Py, ac­teur, au­teur, chan­teur, poè­te, tra­duc­teur, met­teur en scè­ne, bref hom­me de théâ­tre to­tal, mon­te le Roi Lear de William Shakespeare.

La vi­sion qu’il en of­frait cet été au pu­blic du Festival d’Avignon, dont il est le di­rec­teur, pla­ce le lan­ga­ge au cen­tre de tout, des illu­mi­na­tions com­me des ca­tas­tro­phes. Il y a quin­ze ans, dans l’Épître aux jeu­nes ac­teurs pour que soit ren­due la pa­ro­le à la pa­ro­le, Olivier Py écri­vait : « Un mon­de où les mots ne va­lent plus rien, ne va­lent plus les trois sous de sa­li­ve hu­mai­ne qui les por­tent, un mon­de où l’obsession du men­son­ge est sou­ve­rai­ne est un mon­de de fous. » Son Roi Lear est l’aboutissement de cet­te foi dans la va­leur du lan­ga­ge : quand le dou­te s’y ins­tal­le, quand son rô­le n’est plus que de ser­vir les in­té­rêts com­bi­nés du pou­voir, de l’argent et de la tech­ni­que, c’est alors que s’ouvre la fis­su­re, ir­ré­pa­ra­ble, de la ba­na­li­sa­tion du mal, de l’extermination sys­té­ma­ti­que, de la fin d’un mon­de. D’une noir­ceur in­édi­te dans l’œuvre de Shakespeare, Le Roi Lear se­lon Olivier Py sem­ble conta­mi­né par les ca­tas­tro­phes du XXe siè­cle aux­quel­les nous n’avons pas en­co­re trou­vé de cor­don sa­ni­tai­re. « Le XXe siè­cle met fin à l’ère po­li­ti­que, cet es­poir plus grand que les re­li­gions et qui a connu une fin aus­si tra­gi­que que cel­le de Lear, c’est-à-dire une fin sans sur­vi­vants. C’est cet­te his­toi­re que nous de­vons ra­con­ter en­co­re et en­co­re, pour trou­ver dans ses rui­nes les pier­res de tou­che de la re­cons­truc­tion. »

Depuis la créa­tion en Avignon, on a tout en­ten­du sur cet­te pro­duc­tion d’Olivier Py. Le pi­re sur­tout, sur un spec­ta­cle braillard où l’on ne com­pren­drait rien à rien, un ra­ta­ge, un nau­fra­ge, un dé­sas­tre. Et qu’en est-il lorsqu’on se re­trou­ve1 – si l’on ose di­re, pres­que à re­cu­lons – de­vant cet­te scè­ne dres­sée im­men­se, de bois de suie et de ter­re, où les néons pen­dus pro­cla­ment l’adresse de Lear à sa fille Cordelia : « Ton si­len­ce est une ma­chi­ne de guer­re » ? L’un des plus beaux et des plus puis­sants Shakespeare qu’on puis­se ima­gi­ner, à se de­man­der si l’on a bien vu le mê­me spec­ta­cle !

Laura Ruiz Tamayo, Philippe Girard, Nâzim Boudjenah
Cordelia (Laura Ruiz Tamayo), Lear (Philippe Girard) et Edmond (Nâzim Boudjenah)

L’impossible lan­ga­ge nous en­traî­ne dans le dé­sas­tre d’une lon­gue et très dou­lou­reu­se des­cen­te dans les en­fers de la fo­lie. Où le roi, s’asséchant ca­ver­neux de scè­ne en scè­ne, de rup­tu­res en tra­hi­sons, bri­sé par les amours fal­la­cieu­ses, se creu­se et s’efface, fan­tô­me contre la cla­meur du mon­de, la­quel­le ba­taille, vo­le, tor­tu­re pour fi­nir dans ce trou sans fond où tout, et le mon­de avec, va dis­pa­raî­tre. Où les fils s’entredévorent, beaux com­me le gi­bier sau­va­ge qu’on as­sas­si­ne, où les filles dé­chi­rent l’héritage com­me des ha­ren­gè­res le pa­pier d’emballage souillé qui sent mau­vais. Où les amis fi­dè­les ton­nent der­riè­re le mas­que mais c’est trop tard. Une des­cen­te aux en­fers où c’est le fou – le bouf­fon – qui l’est le moins, chan­tant ca­ba­ret à fai­re ri­re ce qui de­vrait nous fai­re pleu­rer. Et nous fait pleu­rer d’ailleurs – peut-on ré­sis­ter se­rei­ne­ment à l’émotion trem­blan­te de cet­te fin der­niè­re, les re­trou­vailles bles­sées du pè­re et de la fille avant l’ultime mas­sa­cre ? Le réa­lis­me n’est cer­tai­ne­ment pas l’horizon in­dé­pas­sa­ble du poè­te Py – son émo­tion, c’est dans le lan­ga­ge et sa mi­se en scè­ne, au sens pro­pre, qu’il nous la ba­lan­ce au plexus, gé­né­reux jusqu’à l’excès, mais y a-t-il une au­tre fa­çon de fai­re Shakespeare ? Jamais au contrai­re la piè­ce n’a sem­blé aus­si li­si­ble dans sa noir­ceur, aus­si di­rec­te dans sa pro­fu­sion. Le mé­ri­te en re­vient – en pre­miè­re li­gne com­me on dit à la ba­taille – à la tra­duc­tion d’Olivier Py lui-mê­me : vio­len­te, sa­vou­reu­se, d’aujourd’hui. Son Roi Lear en de­vient une ma­chi­ne de guer­re ef­froya­ble de no­tre temps. Apocalypse mots…


Version al­ter­na­ti­ve pa­rue dans HDS.mag n° 43, sep­tem­bre-oc­to­bre 2015, à l’occasion de la pre­miè­re en Île-de-France au théâ­tre des Gémeaux à Sceaux.


  1. Théâtre Liberté, Toulon, 4 et 5 no­vem­bre 2015. La Criée, Marseille, du 19 au 21 no­vem­bre 2015