Archives pour la catégorie Arts

La soie et les marées

Raphaëlle Pia Effilochages 12, 2010
Effi­lo­chages 12, 2010, acry­lique sur toile, 38 x 55 cm

Les pre­mières fois ont de l’importance, cha­cun sait. Dans le domaine des ren­contres artis­tiques pas moins qu’ailleurs.

Je me sou­viens de ma pre­mière gour­man­dise de poème, de mon pre­mier cha­vi­rage musi­cal ; je me sou­viens, la pre­mière fois, les pein­tures de Raphaëlle Pia. En bord de Seine, La Bonne Heure, les eaux salées de la baie de Somme ruis­se­lant sur les toiles – il y avait d’ailleurs aux murs quelques Rives et Effi­lo­chages retrou­vés ici, com­pa­gnons d’avancée d’une pein­ture qui se déploie, vaga­bonde, d’inventions en sur­prises. « Les pig­ments comme le sel cris­tal­li­sé dans le creux du sable, là où les pas ont pas­sé, à la lisière de la marée quand elle s’évapore sous la lumière. C’est une drôle de pein­ture du presque rien, le velou­té d’une matière absente. »

Assis sous le grand Sables 3, des étu­diants amé­ri­cains dis­cu­taient d’amour et d’avenir, rare­ment pein­ture n’avait autant pal­pi­té.

Les fois sui­vantes aus­si, sinon il n’y a ni mémoire, ni retrou­vailles.

Conti­nuer la lec­ture de La soie et les marées 

Paysages carnivores

Paysage carnivore #4
Pay­sage car­ni­vore #4

Mïrka Lugo­si porte le nom du plus fan­tasque des Dra­cu­la du ciné­ma. Elle est elle-même née dans les Car­pates… Coïn­ci­dence ou pas, son œuvre, qui va tra­ver­ser l’année au Cube1, est à mi-che­min entre le royaume d’ici et celui de là-bas. Le là-bas de l’envers du décor, des espaces ambi­gus, de l’inquiétante étran­ge­té. Ses der­nières pho­to­gra­phies, prises lors d’une rési­dence au Pays Basque puis recom­po­sées comme des pein­tures, observent le pay­sage comme un pas­sage, la nature comme un englou­tis­se­ment, l’exposition comme une dévo­ra­tion. Expli­ci­te­ment, Mïr­ka Lugo­si fait réfé­rence au Voyage sen­ti­men­tal à tra­vers la France et l’Italie de Law­rence Sterne, lequel inven­tait au milieu du XVIIIe siècle l’excursion au delà des appa­rences. L’amateur de pho­to­gra­phie contem­po­raine peut aus­si pen­ser aux mor­ceaux de nature décom­po­sés de Gre­go­ry Crewd­son et, pour en reve­nir au ciné­ma de cau­che­mar, le ciné­phile ima­gi­na­tif au Blue Vel­vet de David Lynch. Bref, une fan­tas­tique expo­si­tion qui est aus­si expo­si­tion fan­tas­tique.


Paru dans HDS.mag n° 38, novembre-décembre 2014.


  1. Le Cube, centre de créa­tion numé­rique, Issy-les-Mou­li­neaux, jusqu’au 25 juillet 2015 

Étiquette et protocole

Sa vague et l'écume
Sa vague et l’écume

Habi­tué des pri­meurs et des gale­ries des parages, Chaix est un drôle de cas sur lequel on est en droit de se pen­cher. Son éti­quette, c’est l’art du second degré illus­tré par les minus­cules auto­col­lants de fruits et légumes récol­tés chez les mar­chands des quatre sai­sons. Son pro­to­cole, la thé­sau­ri­sa­tion colo­rée des gom­mettes puis la redis­tri­bu­tion des richesses sous la forme de col­lages très pop art qui appar­tiennent aux domaines de l’hommage lit­té­raire, du clin d’œil culti­vé et du mani­feste far­fe­lu. Parce que les œuvres de Chaix ne sont pas en toc, elles relèvent d’un TOC, appa­rem­ment sous contrôle, qui s’expose dans la joie ! À l’étage de l’exposition1, une soixan­taine de frag­ments de Têtes gale­rie, d’enluminures rim­bal­diennes et d’estampes vita­mi­nées. Au rez-de-chaus­sée, une incroyable ins­tal­la­tion d’agrandissements du Legu­frux Pan­op­ti­cus II, livre-objet-fresque en quatre-vingt dix-neuf par­ties que l’auteur se fera un plai­sir de déplier lors d’une séance de signa­ture.


Paru dans HDS.mag n° 38, novembre-décembre 2014.


  1. Chaix, Mai­son des arts de Bagneux, jusqu’au 19 décembre 2014 

Histoires naturelles

La Maison des arts de Châtillon nous entraîne avec la photographe Magali Lambert dans un étrange voyage sur la frontière entre l’imaginaire et le réel.1

Eres una maravilla
Eres una mara­villa

Beau­coup de pho­to­gra­phies – somp­tueuses – pré­sen­tées à la façon des boîtes à insectes des cabi­nets de curio­si­tés : on y voit des ébou­rif­fages de plumes dans une cage cade­nas­sée, une machine à écrire notre nature inté­rieure sur une feuille d’arbre… Ou bien des reflets d’échappées belles dans des pay­sages verts. Quelques ins­tal­la­tions aus­si, faites d’os et de figu­rines. L’univers de la jeune Maga­li Lam­bert est com­po­sé d’une mul­ti­tude d’archipels dont la géo­gra­phie nous échappe et qui sont pour­tant inten­sé­ment fami­liers. Qu’ils soient noc­turnes ou voi­lés de lumière, ce sont nos mondes de l’autre côté. Et chaque œuvre est une ten­ta­tion : celle de retrou­ver en nous ces mer­veilles magiques qui sur­gissent, évi­dentes, dans nos rêves et dont nous ne savons pas conser­ver l’enchantement une fois reve­nus au royaume déce­vant du réel ; celle par­fois de se lais­ser entraî­ner dans cer­tains de ces gouffres pour aller voir de l’autre côté si l’on y est.

Que le tra­vail de cette « ouvrière du songe qui opère au grand jour » – pour reprendre une expres­sion du très beau texte que Thi­bault Mar­thou­ret lui consacre – soit essen­tiel­le­ment consti­tué de pho­to­gra­phies, art du vrai s’il en est, ren­force le trouble. Jamais mor­bides, par­fois déran­geantes, tou­jours exci­tantes, ces His­toires natu­relles ouvrent une paren­thèse mys­té­rieuse qu’on n’a pas envie de refer­mer com­plè­te­ment.


Paru dans HDS.mag n° 38, novembre-décembre 2014.


  1. Maga­li Lam­bert, du 4 novembre au 7 décembre 2014 

Rives et rivages

Le musée d’art et d’histoire de Meudon présente une quarantaine d’huiles et de dessins de Jean Laronze.

Baigneuses sur la plage, huile sur bois, 19 x 27 cm
Bai­gneuses sur la plage, huile sur bois, 19 x 27 cm.

Jean Laronze n’appartient pas à l’élite intou­chable des inven­teurs de l’art du XXe siècle… Mais n’être pas Cézanne, Monet, ni Matisse n’interdit pas le talent. Le talent si par­ti­cu­lier de cette pein­ture de pay­sage en France que l’on aime­rait qua­li­fier de « force tran­quille » – si l’expression n’avait été défi­ni­ti­ve­ment vidée de son sens par les publi­ci­taires. Au sujet de Laronze, on irait plu­tôt jouer avec les mots de Bau­de­laire : le luxe des lumières, le calme des com­po­si­tions, la volup­té des nuances…

Né en Saône-et-Loire en 1852, Jean Laronze est bour­gui­gnon depuis tou­jours et c’est sans doute la mémoire généa­lo­gique des lieux qui vient don­ner à ses pay­sages ce vrai goût de ter­roir. Il est aus­si un peu d’Île-de-France puisque, jusqu’à sa mort en 1937 et après une vie déchi­rée par les mal­heurs fami­liaux, il par­ta­geait ses palettes entre l’atelier de Bour­gogne et l’atelier de Neuilly-sur-Seine. Quand il n’allait pas sur les rivages de Berck ioder ses cou­leurs et aérer sa touche.

Cette expo­si­tion1 sera pour beau­coup une décou­verte ; quelques toiles sont d’ailleurs pré­sen­tées pour la pre­mière fois. On y entend la petite musique du peintre – plus Saint-Saëns ou Fau­ré que Debus­sy ou Ravel – qui est aus­si celle d’une cer­taine poé­sie de la nature.


Paru dans HDS.mag n° 38, novembre-décembre 2014.


  1. Musée d’art et d’histoire de Meu­don, jusqu’au 14 décembre 2014, en par­te­na­riat avec Les Amis du pay­sage fran­çais et avec l’étroite col­la­bo­ra­tion de Marc Guillaume, arrière-petit-fils du peintre