Rokia Traoré : La scè­ne, tout un bon­heur !

Rokia Traoré © FRANCIS VERNHET

Avant son concert au fes­ti­val Chorus 2010, Rokia Traoré nous par­lait de la scè­ne, du pu­blic, et de l’Afrique. Une jeu­ne gran­de da­me, hum­ble et fiè­re.

Votre son a un peu chan­gé de­puis vos concerts de l’année der­niè­re…

Le gui­ta­ris­te ma­lien avec qui je jouais a mal­heu­reu­se­ment eu un ac­ci­dent. En at­ten­dant qu’il puis­se re­mon­ter sur scè­ne, la tour­née de­vait conti­nuer… J’ai pré­fé­ré pren­dre la dif­fé­ren­ce de sty­le du nou­veau gui­ta­ris­te, plus ro­ck, com­me un plus : alors on a ré­ar­ran­gé quel­ques pe­ti­tes cho­ses pour nous adap­ter.

On sent le dé­sir, le grou­pe et vous, d’être ras­sem­blés avec le pu­blic au­tour de la mê­me cho­se…

La scè­ne est la meilleu­re fa­çon de pro­mou­voir une mu­si­que com­me la nô­tre, qui n’a pas tant que ça ac­cès à la té­lé et aux ra­dios en gé­né­ral. En tour­née, je ren­con­tre le pu­blic et c’est ce que j’aime avant tout. Du coup, je lui don­ne beau­coup, mais je lui prends beau­coup aus­si… La scè­ne, c’est tout un bon­heur !

Votre al­bum Tchamantché don­ne d’ailleurs l’impression d’une éner­gie pui­sée sur scè­ne…

Contrairement à la plu­part des ar­tis­tes ma­liens, je n’ai pas été à l’école tra­di­tion­nel­le. Tout ce que j’ai ap­pris, je l’ai ap­pris sur scè­ne et c’est une très bon­ne éco­le. Pendant une tour­née, je n’arrête pas d’apprendre, d’assimiler de nou­vel­les cho­ses, vo­ca­le­ment, mu­si­ca­le­ment… J’ai d’ailleurs l’impression que plus j’avance, plus je me rends comp­te de tout ce que je ne sais pas fai­re et ça, c’est ex­tra­or­di­nai­re : la scè­ne for­ce à cet­te hu­mi­li­té qui me plaît bien, qui fait que je gar­de in­tact mon grand amour pour la mu­si­que. Contrairement au dis­que où l’on est au cen­tre de tout, on fait sa pro­mo, on par­le de soi, on dit qu’on a « créé » une mu­si­que… On de­vient très grand tout d’un coup avec un dis­que… Ça a son char­me aus­si mais… je pen­se que la scè­ne me mo­ti­ve beau­coup plus !

Rokia Traoré © Phil Bull

Pensez-vous qu’entre l’Europe et l’Afrique, il s’invente quel­que cho­se de nou­veau ?

Ça bou­ge de­puis une quin­zai­ne d’années. Mais j’ai l’impression que ce n’est pas aus­si clair que ça : com­me si, ar­ri­vé à un cer­tain ni­veau, il fal­lait ab­so­lu­ment que l’artiste afri­cain pas­se par une col­la­bo­ra­tion avec un ar­tis­te eu­ro­péen pour que son ta­lent soit re­con­nu et res­pec­té… Même si ce­la s’explique tant l’industrie mu­si­ca­le est mal struc­tu­rée en Afrique. Mais tant qu’on n’existera pas chez nous, que les cou­leurs mu­si­ca­les ne se dé­ci­de­ront pas en Afrique, que le pu­blic afri­cain ne dé­ci­de­ra pas de ce qu’il ai­me ou pas, la si­tua­tion ne chan­ge­ra pas.

C’est le sens de vo­tre chan­son Dounia sur la fier­té d’être Africain…

Pour être fier de sa cultu­re, il faut la connaî­tre… Or, il faut di­re ce qui est : les meilleurs ar­tis­tes, les ci­néas­tes, les écri­vains, les plas­ti­ciens, tout ce qu’il y a de bon dans la cultu­re afri­cai­ne exis­te plus en Europe qu’en Afrique… C’est très dif­fi­ci­le de trou­ver des so­lu­tions tant il y a chez nous de prio­ri­tés vi­ta­les. Mais beau­coup d’artistes afri­cains, de spor­tifs éga­le­ment, re­vien­nent lan­cer des cho­ses chez eux. J’ai créé au Mali une fon­da­tion, Passerelle, pour don­ner l’opportunité à des jeu­nes d’entamer une car­riè­re pro­fes­sion­nel­le dans la mu­si­que. Cela fait par­tie de mes ob­jec­tifs. Quand je suis cre­vée, je pen­se à tout ce que je peux fai­re en tra­vaillant et en ga­gnant de l’argent… Ces ga­mins le mé­ri­tent, plu­tôt que d’aller pé­rir en mer par­ce qu’ils n’ont pas de pers­pec­ti­ves. J’ai don­né avec eux les meilleurs cours de chant de ma vie, et du coup eux me don­nent de l’énergie !


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