La lice des nuits


Com­po­si­tion de Laurent Cuniot pour grand orchestre. Durée : 20 min. Créa­tion le 28 avril 1989 à la Mai­son de Radio-France. Orchestre Phil­har­mo­nique de Radio-France, direc­tion Michel Tabach­nik.


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La lice était le champ médié­val du tour­noi. La lice des nuits est le lieu des affron­te­ments noc­turnes.

Son lan­gage est équi­voque – c’est d’ailleurs le propre des langues depuis la pierre de Babel. Équi­voque aus­si sa forme, et sans doute son sens, si tant est qu’un com­po­si­teur accepte ce mot dont l’auditeur use par impuis­sance à mieux dire.

Il y a là quelque chose de vif et de pur et de neuf ; d’abstrait, pour dépo­ser un terme plas­tique sur une musique qui l’est mais qui s’inscrit néan­moins, avec toute la puis­sance des quatre-vingt-dix musi­ciens et mal­gré l’apport des sons élec­troa­cous­tiques d’aujourd’hui, dans une his­toire de l’orchestre, de ses sono­ri­tés, de ce qu’elles char­rient comme émo­tions, on ne va tout de même pas y renon­cer…

Alors, il se passe quoi, dans cette Lice des nuits ? Sur ce champ de bataille bor­né par la bar­rière du jour d’hier qu’on n’a évi­dem­ment pas pu rete­nir et celle du len­de­main qui hésite entre menace et pro­messe. Sous les ban­nières de l’introspection secrète et de la méta­phy­sique, quand entre trois et quatre heures du matin la nuit est au plus dense et l’esprit au plus vif – qu’on croit !, car la nuit sait aus­si men­tir et embru­mer l’esprit…

Il s’y passe des batailles, des conflits, des pas­sions. Ceux d’un lan­gage musi­cal à inven­ter, d’un héri­tage cultu­rel à accep­ter même sous béné­fice d’inventaire, d’une forme dra­ma­tique à conduire sans pour autant renon­cer aux révo­lu­tions. Mais sur­tout, enche­vê­trés au lieu d’affrontement, nos propres batailles, nos conflits inté­rieurs, nos pas­sions essen­tielles, dont la nuit, à défaut de por­ter conseil, exa­cerbe les nœuds, déforme les fils, ampli­fie les teintes. Ce qui sup­po­se­rait, bien que le com­po­si­teur ne nous y invite pas, à entendre aus­si la lice comme la pièce tapis­sière de la trame des émo­tions.

Le chaî­nage y entre­croise les soie­ries aux reflets d’obsidienne et les res­sauts aux éner­gies conta­gieuses, les rebonds d’inquiétude, les appels des cuivres, les agi­ta­tions d’archets. Et d’ainsi en ain­si, d’engendrements suc­ces­sifs en extinc­tions pro­vi­soires, c’est dans le four­mille­ment des micro-inter­valles une suc­ces­sion d’événements qui se heurtent et se résolvent sans que per­sonne, pas même le com­po­si­teur, n’ait entiè­re­ment la main des­sus. Quelque chose comme un opé­ra sans voix ni livret, débar­ras­sé des affres du ténor et de la sopra­no, qui ne serait pas moins lyrique pour autant. Cha­cun, dans cette pro­fu­sion de drames sonores plus ou moins expli­cites, enten­dra les siens propres, propres à la nuit qui s’enchante et se désen­chante : les pas­sions qui se libèrent, les gouffres qui s’effondrent, les amours, les angoisses, les doutes, les dési­rs, le che­min noc­turne des illu­mi­na­tions uni­ver­selles.

On ne s’y repère pas immé­dia­te­ment, ce n’est d’ailleurs pas fait pour… La forme géné­rale y aide­ra sans doute, qui serait celle d’une arche inver­sée – le contraire d’un pont sus­pen­du au-des­sus : une pas­se­relle vers le des­sous – quelque chose qu’on emprun­te­rait, vague­ment fris­son­nant, vers l’exploration de nos ambi­guï­tés secrètes.

Une archi­tec­ture para­bo­lique avec des liber­tés de symé­trie où la fin n’est que cour­bure, res­pi­ra­tion pro­fonde, lent reflux sonore.

Un théâtre d’ombres et de vivant, enchan­té par la luthe­rie élec­tro­nique, par­ta­gé entre des abon­dances orches­trales et l’intimité des ins­tru­ments solistes.

A-t-on déjà mieux enten­du ce qu’un grand orchestre peut offrir comme sub­ti­li­tés cham­bristes ? On inter­ro­ge­ra sur la ques­tion les Nacht­mu­sik de Mah­ler, les phil­har­mo­niques de Webern – et tant qu’on y sera, on réécou­te­ra les par­ti­tions noc­turnes de Schoen­berg qui bataillait aus­si entre révo­lu­tion for­melle et l’éternité des pas­sions.


À pro­pos de La lice des nuits, sur le site de Laurent Cuniot