E la mezzanotte libera voli


Com­po­si­tion de Laurent Cuniot. Pour cor, trom­pette, trom­bone et vibra­phone. Durée : 13 min. Créa­tion : 1er février 2013 à la Mai­son de la musique de Nan­terre, ensemble TM+, direc­tion Laurent Cuniot.


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À la conduite de cette pièce, comme sou­vent chez le com­po­si­teur, il y a cela, qu’on appel­le­rait faus­se­ment une his­toire et qu’il renom­me­rait dra­ma­tur­gie – jeux de ten­sion, gra­da­tion des évé­ne­ments sonores, dia­lec­tique de l’écriture.

Mais c’est bien aus­si, les his­toires…

Donc, il était une fois cela, dans la nuit constel­lée d’un vibra­phone, le corps mul­tiple d’un trio de cuivres – trom­pette, cor, trom­bone – à qui l’on va deman­der de s’imaginer bois… D’assagir, pour un temps, la puis­sance et l’éclat de leur nature pour faire entendre la den­si­té des sons du dedans, la vir­tuo­si­té secrète des arti­cu­la­tions. De conte­nir l’énergie dans les lèvres et le ventre pour mieux tendre les lignes aux limites de la rup­ture. C’est curieux d’ailleurs comme le lan­gage com­mun se méprend : aux vents, les trois inter­prètes jouent « en sour­dine » – et tout au contraire d’un chu­cho­te­ment, c’est une concen­tra­tion en deve­nir, un mou­ve­ment vers ce qui va.

Donc, il était une nuit, et aus­si un cres­cen­do irré­pres­sible, une libé­ra­tion patiente des dyna­miques, une mul­ti­pli­ca­tion du vivant. Car il y a quelque chose de presque ani­mal dans ce trio de cuivres, fré­mis­se­ment de plumes rec­trices et ten­sion d’os creux, et quelque chose d’initiatique dans cette méta­mor­phose d’un corps musi­cal qui va de l’obscur à l’éclat. Le titre d’ailleurs nous y emmène, tiré de Mon­te­di­dio d’Erri de Luca, roman d’initiation où l’imaginaire se déploie comme les ailes secrètes d’un des per­son­nages jusqu’à ce qu’enfin « minuit libère les vols »

Vivant mou­ve­ment déploie­ment envol – le pre­mier accent du vibra­phone met en branle le réseau sub­til qui court sous la peau du noc­turne, balan­ce­ment de motifs et d’accents qui s’interpénètrent, se croisent, roulent et se montent les uns sur les autres, halè­te­ment de séquences qui s’induisent et se déduisent jusqu’à la libé­ra­tion explo­sive de ce qui était endi­gué. Le vibra­phone, comme un cla­vier écla­té en trois dimen­sions, maté­ria­lise les espaces har­mo­niques et ouvre des ver­tiges. Cas­cade, il entraîne le flux sonore vers son cli­max ; tran­chant, il plante des impacts sous les sour­dines, alors que les cuivres – mobiles, ryth­miques, tex­tu­rés – explorent ensemble le ver­sant d’une ascen­sion, avec les mêmes outils que Miles Davis et la même furie que John Col­trane.

Au bout, à la libé­ra­tion des vols, quand le flot du son se déverse par delà les contraintes, le sub­til a pris forme ample et majes­tueuse, l’obscur est deve­nu éclat, les cuivres brillent main­te­nant à éblouir la nuit, la musique « explose comme un cra­tère, ouvre des pré­ci­pices » – pour com­plé­ter la cita­tion du titre.

Bien sûr, rien n’est jamais vrai­ment aus­si simple : dans le noc­turne déjà des accents pleins trouaient le mur­mure ; l’explosion libé­ra­trice n’est pas si uni­voque et mas­sive, qui chez un autre aurait fait beau bou­quet final, alors qu’elle n’est ici que l’avant-dernière méta­mor­phose de la pièce. Comme une main visible, l’aile ouverte vire et se replie, s’éloigne peut-être, la musique retourne de l’éclat vers l’obscur, comme s’il fal­lait que la libé­ra­tion des ten­sions induise à nou­veau l’étirement, la sus­pen­sion, le silence.


À pro­pos d’E la mez­za­notte libe­ra voli, sur le site de Laurent Cuniot