À elle-même révélée

Raphaële Kennedy
Cinq éclats de femme

Les deux plus anciennes pièces au pro­gramme, com­po­sées entre 1988 et 1996 par la Fin­lan­daise Kai­ja Saa­ria­ho, sont aus­si celles qui, selon la belle for­mule de pré­sen­ta­tion, exis­taient “avant” Raphaële Ken­ne­dy – c’est-à-dire qu’elles n’ont pas été com­po­sées pour elle mais qu’elle se les est appro­priées ensuite. Ce qui n’est pas qu’une for­mule puisqu’elle a réen­re­gis­tré cer­taines par­ties vocales de son double élec­tro­nique.

From the gram­mar of dreams conduit ce dédou­ble­ment vocal si loin que ce pour­rait tout aus­si bien être un duo pour deux voix d’une femme qui n’est pas tout à fait la même ni tout à fait une autre, et s’aime – pas for­cé­ment – et se com­prend – pas tou­jours.

À l’autre bout du voyage et tou­jours de Kai­ja Saa­ria­ho, Lonh, dont Raphaële Ken­ne­dy sou­ligne la valeur de pre­mière pierre per­son­nelle dans l’art pas tel­le­ment cou­ru de la com­po­si­tion pour voix et élec­tro­nique. Lonh, grande épo­pée d’aujourd’hui, pleine de bruit de nature et de fureur de vivre, de réso­nances incon­ce­vables et de retours d’échos, musique du monde et des pas­sions modernes posée sur des textes écrits au XIIe siècle par le trou­ba­dour Jau­fré Rudel – amor de lonh, amour de loin en occi­tan – qui chan­taient alors et chantent aujourd’hui l’immuable du sen­ti­ment de nous, frères humains.

Les trois autres com­po­si­tions ont été offertes à la sopra­no par des com­po­si­teurs navi­guant dans les mêmes eaux qu’elle.

Xi ling (2012) de Robert Pas­cal, sur un poème chi­nois du VIIIe siècle, com­mence par un sur­gis­se­ment sonore, façon tsu­na­mi ou trem­ble­ment de terre pro­fonde, le déploie­ment d’un espace avec quelques dimen­sions de plus que celui dont nous sommes fami­liers. La voix y déferle, infi­ni­ment ; les nuages sur la mon­tagne, l’eau, les arbres, l’oiseau qui s’envole et la mémoire des choses anciennes bouclent et rebouclent sur la rive d’une médi­ta­tion sonore proche de l’illumination.

Pièce d’art total comme on en rêvait naguère et que les tech­niques mul­ti­mé­dias d’aujourd’hui rendent pos­sible, Eks­ta­sis (2014) de Jean-Bap­tiste Bar­rière – dont c’était la créa­tion fran­çaise – est tout autant mor­ceau de musique que com­po­si­tion d’images et semble là encore tra­vailler la bipo­la­ri­té. Dans l’échange per­ma­nent entre deux voix de femmes enga­gées, Louise Michel la révo­lu­tion­naire et Simone Weill la mys­tique, on entend sou­vent des fan­tômes – peut-être ceux de l’impuissance, de la rage voire de la haine qui peut en naître devant ce qui nous déchire et nous déshu­ma­nise. Des fan­tômes et par­fois la pro­so­die d’une Méli­sande qui se rebel­le­rait…

Vivante morte éblouie (2011) de Pierre-Adrien Char­py est une com­po­si­tion auda­cieuse. Non parce qu’elle nous entraîne, dans le sillage de cette voix de femme et sur les mots d’Albert Cohen, dans la plus intime expres­sion du couple. Mais parce qu’elle ose ins­tal­ler des ambiances immé­dia­te­ment recon­nais­sables – les vagues, la pluie, le dehors qui sonne quand on est au plus inté­rieur de soi – qu’elle renoue avec la pul­sa­tion, qu’elle pro­pose un vrai solo d’orchestre élec­tro­nique, qu’elle assume des conso­nances sans en faire une ques­tion de prin­cipe, qu’elle nous invite à la gra­da­tion dra­ma­tique der­rière les volutes orien­ta­li­santes. Bref, toutes choses qui ne vont pas for­cé­ment de soi par les temps théo­riques qui courent…